Pendant son séjour officiel : Le plaidoyer de Vera Songwe au Cameroun

Intégration régionale. Diversification des économies. Zone de libre échange continentale africaine. Economie numérique… Les arguments de la Secrétaire générale adjointe de l’Onu et Secrétaire exécutive de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique.

Audience de Vera Songwe au palais de l’Unité avec Paul Biya

Permettez-moi tout d’abord de saluer le Ministre du Commerce et le Ministre de l’Economie, de la Planification et de l’Aménagement du Territoire pour leur leadership et leur engagement à amener le Cameroun vers la ratification de l’Accord de création de la Zone de Libre Echange Continentale Africaine communément appelée ZLECAf en français et AfCFTA en anglais. La CEA est heureuse d’être leur partenaire dans cette tâche si exaltante et si importante pour l’avenir de nos populations.
Je voudrais également adresser mes vifs remerciements à l’Union européenne, pour l’appui financier appréciable qu’elle a apporté à la CEA en vue de faire avancer l’Agenda sur la ZLECAf au niveau du continent. Cet appui nous a permis d’organiser des forums nationaux de sensibilisation et d’informations dans plusieurs pays africains, y compris celui du Cameroun aujourd’hui. Nous sommes aussi en train d’utiliser une partie de ces ressources pour réaliser des études d’impact, et pour appuyer nos Etats membres dans l’élaboration de stratégies nationales pour la ZLECAf.

Distingués invités,
En ce qui concerne le Cameroun, le forum national qui se termine aujourd’hui, est une étape fondamentale dans le processus national d’appropriation de l’accord établissant la zone de libre-échange continentale africaine par la République du Cameroun.
Comme vous le savez certainement, depuis le 21 mars 2018, les Etats membres de l’Union Africaine ont affiché un soutien sans faille à cette initiative de l’Agenda 2063: «L’Afrique que nous voulons». Cette feuille de route prévoit, au cours de son premier plan décennal, la création de cette vaste zone de libre-échange panafricaine, dont la création a été décidée par nos Chefs d’Etat et de Gouvernement lors de leur 18ème réunion ordinaire, en 2012.

Depuis, aucun effort n’a été ménagé pour assurer le succès de cette initiative.
A ce jour, soit près d’un an seulement après la cérémonie de signature de l’accord, nous pouvons nous réjouir du plein succès de l’adhésion de nos pays à la zone de libre-échange continentale africaine, puisque seul trois pays n’ont pas encore signé ; et nous avons bon espoir de croire qu’ils le feront bientôt. Jamais dans l’histoire de l’Union Africaine un accord n’a atteint ce seuil aussi rapidement. De plus, le nombre de ratifications obtenues nous permettra une entrée en vigueur imminente de la ZLECAf.
Nous pouvons tirer les enseignements suivants :

1) La ZLECAf est une initiative différente de tout ce que l’on a vu jusqu’à ce jour ;

2) Le régionalisme africain est une porte de sortie crédible des problématiques de fragmentation que nous connaissons ;

3) Les communautés économiques régionales, bien qu’ayant un rôle fondamental dans le processus de la ZLECAf, n’ont pas permis d’atteindre la masse critique permettant d’intégrer plus efficacement les économies africaines au commerce mondial.
Ce faisant, la ZLECAf a le potentiel d’ouvrir aux entreprises camerounaises un marché de plus d’un milliard deux cents millions de consommateurs. Toutefois, quelques étapes préliminaires sont requises, notamment la ratification de l’accord par la République du Cameroun.

C’est cet acte incontournable qui fera du Cameroun l’un des pays membres de cette zone de libre-échange vers laquelle le monde entier a les yeux tournés.

Une autre étape indispensable est la préparation d’une stratégie visant à saisir les avantages que confèrerait l’appartenance à cette vaste zone de libre-échange.

Excellencies,
Ladies and Gentlemen,
The AfCFTA will progressively eliminate tariffs and remove non-tariff barriers on intra-African trade, thus creating an integrated, unique African market of more than 1.2 billion people and a Gross Domestic Product of over USD 2 trillion.
There is now ample evidence that an effective implementation of the AfCFTA will catalyze Africa’s structural transformation through the boosting of trade, investment, value addition and industrialization. It will give impetus to ongoing structural reforms to enhance the investment and business environments and keep under continuous focus improvements required to advance trade facilitation. Furthermore, the agreement was designed to promote a better integration of African economies into regional and global value chains.

As one of the major players in the AfCFTA negotiation process, Cameroon benefits from many assets to stand out in the enlarged market.

But the benefits of the Agreement will not come automatically. In this light, all African countries need to do their homework to harness the benefits of the AfCFTA. This starts with the design and implementation of a national strategy to leverage the country’s comparative advantages to participate in continental value chains.

As with any trade reform, the AfCFTA will require necessary actions to mitigate the short-term possible adverse effects of tariff liberalization even as opportunities are opened for medium to longer-term trade creation benefits.

It is for this reason that Economic Commission for Africa stands with the Republic of Cameroon to provide assistance in developing a robust plan to implement this agreement. With the support of the European Union, ECA is currently working with 15 Member Statesto develop AfCFTA implementation strategies. An overview of the Cameroon project has been presented and discussed during the last past two days.

The national strategies aim at ensuring that countries review their production and export performance, identify key industrial and trade opportunities, analyze the constraints and come up with an action plan for boosting the competitiveness of target sectors.

Over the past two days, Cameroon has taken the first steps towards identifying the key elements to consider in its strategy. Now, further work is needed to ensure:

– The proper review of current production and trade considering national and regional context;

– The identification and prioritization of opportunities for value chain development under AfCFTA;

– The thorough analysis of constraints, including non-tariff barriers faced by businesses and means to address them;
– The strategic actions to boost the competitiveness of priority sectors;

– A monitoring and evaluation framework to ensure continuous attention to the foregoing issues; and,
– Resource mobilization, as needed.

Mesdames et messieurs,
L’exercice mené au cours de ces deux jours aura certainement une portée cruciale dans le développement de la stratégie nationale pour la Zone de Libre Echange Continentale Africaine.

Le leadership du Cameroun dans le processus de négociation est plus que jamais nécessaire en vue de la finalisation de l’accord.
Le Cameroun, porte-parole de la région Afrique centrale dans les négociations, a permis par son action d’atteindre les résultats que nous avons vus jusqu’ici. Dès lors, il apparait que le Cameroun et l’Afrique centrale ont un rôle à jouer dans la dernière ligne droite des négociations, celle qui mènera l’Afrique toute entière à des résultats concrets à Niamey, au mois de juillet prochain.

Toutefois, l’Afrique centrale ne sera crédible dans ce processus que si elle prend toute sa place dans la mise en œuvre de la ZLECAf ; et ce, par le dépôt de ses instruments de ratification.

Chers Mesdames et Messieurs les représentants du secteur privé,
Le secteur privé, qui est le premier producteur de biens et services disponibles dans l’économie des pays, est un acteur de premier plan dans le succès de la mise en œuvre de la ZLECAF. Les entreprises privées camerounaise devront accroitre leur productivité et leur compétitivité si elles veulent tirer le maximum de profit du nouveau marché continental. Pour ce faire, une collaboration étroite est nécessaire avec les pouvoirs publics, en vue d’identifier de commun accord, l’ensemble des réformes nécessaires. Il faudra améliorer l’environnement des affaires, réduire les coûts de transaction et faciliter le commerce.

En outre, les pouvoirs publics devront donner au secteur privé les incitations nécessaires qui les pousseront à s’investir dans l’accroissement de la valeur ajoutée des produits déjà offerts par le système de production actuel.

Clôture à Yaoundé par la patronne de la CEA de l’atelier sur la ZLECAF

Mais pour une plus grande sophistication du portefeuille d’exportation, l’expérience des pays d’Asie du Sud-Est nous enseigne qu’il faut promouvoir la production de nouveaux produits ; qui ne sont pas nécessairement basés sur la transformation locale des ressources naturelles. En effet des pays comme Singapour et la Corée du Sud se sont hissés au rang d’économies avancées en misant sur la connaissance, l’innovation et le développement technologique pour continuellement proposer de nouveau produits et services sur les marchés internationaux. Ils ont misé sur l’ascension dans les chaines de valeurs mondiales.

C’est donc ce que nous devons promouvoir ici. Nous devons chercher à nous hisser dans les chaines de valeurs régionales et mondiales. Nous devons avoir pour vision de fabriquer dans un avenir proche, des pièces stratégiques entrant dans la fabrication de produits sophistiqués comme les smartphones, les machines industrielles et pourquoi pas les trains à grande vitesse, les navires et les avions. De nombreux pays africains sont déjà dans l’assemblage ou même la fabrication de voitures, notamment le Ghana, le Nigeria voisin, et l’Ethiopie.

Mais commençons par le commencement. Il existe de nombreuses niches à exploiter, il faut se positionner rapidement.
Par exemple, il faut noter que présentement, l’Afrique centrale et le reste de continent importent de nombreux produits qui pourraient être fournis localement, notamment, des produits alimentaires, des produits pharmaceutiques, des pneumatiques, des engrais, etc.

Au deuxième trimestre de l’année 2018, le riz et autres céréales ont compté pour 11,4% des importations camerounaises ; le poisson congelé avait une part de 6% et les produits agroalimentaires représentaient environ 5 % des importations.
En travaillant sur leur compétitivité, nos producteurs locaux et nos entreprises locales devraient parvenir à concurrencer ces produits venus d’ailleurs.

Par ailleurs, l’urbanisation galopante que nous observons à travers l’Afrique demande également le développement de toute une industrie des biens entrant dans la construction et l’équipement de des immeubles. Ceci est une niche énorme qui doit revenir en bonne partie à notre secteur privé.

Le secteur des technologies de l’information et de la communication présente aussi un potentiel énorme pour la fourniture de nouveaux produits et services. Les opérateurs économiques évoluant dans ce secteur doivent recevoir un accompagnement particulier.

Chers participants,
Nous pouvons nous féliciter du fait que, malgré les contraintes liées à l’environnement des affaires en Afrique, nous ayons un champion du calibre de M. Dangote, véritable roi africain du ciment. A l’instar de ce succès continental, notre ambition pour l’Afrique centrale est de contribuer, à des débats et analyses, à faire émerger des rois et des reines du bois, du cacao, de l’huile de palme, du sésame ; du coton, du cuiret de la viande ; mais également des princes et des princesses de la transformation locale des abondantes ressources minières de la sous-région, notamment le gaz, le pétrole, le cobalt, la potasse, pour ne citer que celles-là. Nous voulons voir aussi des champions étatiques et non étatiques de la technologie mobile ; et des PME performantes, pleinement intégrées dans les chaînes de valeur régionales et mondiales.

Je le répète, je suis convaincue que la Zone de Libre Echange Continentale Africaine a le potentiel d’accélérer le processus d’industrialisation de nos pays.

Les ressources naturelles des pays de la sous-région constituent un capital qui devrait être mieux exploité pour promouvoir l’industrialisation en Afrique centrale.

Nous sommes encouragés par le fait que plusieurs pays de la sous-région prennent déjà les mesures nécessaires pour modifier l’orientation de leur modèle actuel d’exploitation des ressources naturelles. A ce titre l’annonce faite par le Président Kabila en septembre 2018, indiquant que le pays créerait des zones économiques spéciales pour attirer les investisseurs afin d’implanter la production de batteries et de voitures électriques en République Démocratique du Congo est à saluer vivement. Cette initiative serait une façon très stratégique d’utiliser le pouvoir de négociation du plus grand producteur de cobalt au monde pour promouvoir l’industrialisation et accéder aux échelons supérieurs des chaînes de valeur mondiales. En effet, il est estimé que d’ici 2050, 160 millions de véhicules électriques alimentés par des batteries au lithium et au cobalt circuleront sur les routes du monde entier. Imaginez si une part importante de ces véhicules était produite en RDC!

Ceci est la preuve que la sous-région regorge d’innombrables opportunités pour s’industrialiser. Il est de la responsabilité collective des acteurs que sont les gouvernements, le secteur privé et les partenaires techniques et financiers, de s’atteler à la recherche de moyens pour financer cette ambition légitime.

Car nous le savons bien, le manque de financement est un frein majeur à la compétitivité et à la productivité des entreprises.
Les systèmes bancaires et financiers des pays d’Afrique centrale demeurent très embryonnaires. Leur contribution actuelle au financement de l’industrialisation et à la formation du PIB sont faibles. Par ailleurs, ces systèmes bancaires, accordent plutôt des crédits à court terme qu’à long terme, et l’accès au crédit est conditionné par le dépôt de garanties d’un niveau prohibitif. A titre illustratif, en Afrique centrale, seulement 13% des prêts bancaires couvrent une durée de 3 ans et plus, alors qu’en Afrique de l’Ouest ce taux est de 28%, et de 52% en Afrique du Nord.

Les financements disponibles aux Petites et moyennes entreprises sont donc peu appropriés pour accompagner des projets d’industrialisation ; il en est de même pour les producteurs du secteur agricole. Et pourtant ces entités constituent des acteurs clés pour la mise en œuvre effective de la ZLECAF, et pour la promotion de l’industrialisation basée sur les ressources ; ils ont un rôle de premier plan à jouer pour le développement du secteur manufacturier, la création de richesse et d’emplois.
L’épargne nationale est faible et le peu qui en est mobilisé n’est pas complètement transformé en crédit à l’économie. La pression fiscale est relativement faible comparativement à d’autres pays africains et étrangers. Mais paradoxalement les taux d’impositions auxquels sont taxés le peu d’entreprises évoluant dans le secteur formel sont prohibitifs. Ainsi, le taux de prélèvement total sur le profit des entreprises de l’Afrique Centrale est beaucoup plus élevé que celui de l’OCDE, soit en moyenne 54% contre 41% en 2017. Ceci est certainement dû à la grande taille du secteur informel, justement. Il faut noter qu’au Cameroun la taille du secteur informel est de d’environ 90%.

La bonne nouvelle est que des sources innovantes de financement sont en train de faire leurs preuves ailleurs. Nous pourrions essayer d’adapter ces expériences à notre contexte. Parmi elles on peut citer la mise en place de fonds de garantis bien ciblés pour les PME, l’exploitation des ressources disponibles auprès des investisseurs institutionnels pour la création de caisses de dépôts et de placement aptes à financer des investissements structurants ; et les bons de la diaspora. A titre illustratif, il faut souligner qu’environ 400 milliards de dollars américains sommeillent dans les caisses de retraite et de prévoyance sociale africaines. Il s’agit d’un montant énorme qui représente plus de 15% du PIB du continent. Ces ressources devraient être mises à profit pour financer les économies africaines. Cela a été fait ailleurs et les résultats ont été très probants. Le cas de réussite le plus connu est certainement celui de la Caisse de Dépôts et de Placement du Québec, au Canada, qui s’est révélé un instrument de premier choix pour hisser l’économie de la province du Québec au niveau de modernité qu’elle connait aujourd’hui. Le Maroc a fait la même chose pour financer sa « Tanger Free Zone »: c’est un modèle de zone économique spéciale qui devrait nous inspirer.

L’Ethiopie a eu recours aux bons de la diaspora pour financer des pans importants de son processus d’industrialisation:d’abord en 2008 pour financer sa compagnie d’électricité et ensuite en 2011 pour financer la construction d’un barrage hydro-électrique de 5250 Méga Watts. Nous savons tous que sans accès à l’énergie à un coût abordable, nos économies ne peuvent être compétitives vis-à-vis du reste du monde. De tels financements sont indispensables pour la promotion de l’investissement.
Bien entendu le succès de toutes ces sources alternatives de financement n’est pas gagné d’avance. De plus, la recherche de financement pour la promotion du commerce intra-africain et pour l’industrialisation ne se résume pas à mobiliser toujours plus d’argent. Au-delà de cela, il y a lieu d’intervenir aux niveaux macro et micro pour éliminer tous les goulots d’étranglement d’ordres juridique et institutionnel, entravant les investissements nationaux et étrangers et affectant négativement la compétitivité dans la sous-région. Il faudra un travail profond pour améliorer la gouvernance, les systèmes de régulation et les systèmes judiciaires des pays, il faudra bâtir de nouvelles capacités managériales et entrepreneuriales, et beaucoup d’autres choses.

Mesdames et Messieurs,
En faisant des progrès dans tous ces domaines, nous permettrons au secteur privé de faire face à la concurrence extérieure et briller sur les marchés régionaux et internationaux. La création d’emplois décents doit demeurer un objectif central de toute stratégie nationale pour la ZLECAf.

La CEA se tient à la disposition du Cameroun et de tous ses acteurs économiques, pour pousser la réflexion sur les meilleures options de développement, y compris à travers le commerce intra-régional.

Je souhaite vivement que les résultats de ce Forum National sur la ZLECAf soient le point de départ pour un Cameroun hautement présent et compétitif sur tous les marchés mondiaux.

Sur ces quelques mots, je voudrais vous remercier de votre aimable attention.

Par Vera Songwe

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