Jean Luc Mastaki Namegabe : «Nous voulons que le leadership de la trilogie public-privé-société civile soit à la mesure des challenges de la diversification économique»

Diversification économique: le chantier en vaut la peine

À Brazzaville (Congo) vont se dérouler les travaux de la 37ème session du Comité intergouvernemental des Hauts fonctionnaires et Experts (CIE) pour l’Afrique centrale. Annoncés pour la période allant du 6 au 10 décembre 2021, lesdits travaux, apprend-on de source diplomatique à Yaoundé, portent sur le thème: «Promouvoir la gouvernance et le changement transformationnel en vue de la diversification économique en Afrique centrale». Organisé par le BSR/CEA, cette session se propose d’apporter des solutions pratiques permettant de renforcer la compréhension et la pratique des concepts transversaux afin d’accélérer la diversification économique en Afrique centrale.

«L’objectif général est de procéder à un examen approfondi de l’état de la gouvernance et du changement transformationnel en Afrique centrale, à l’identification des lacunes, et de proposer, à l’intention des gouvernements et organismes sous-régionaux des changements qui sous-tendent la diversification économique. Pour que la diversification économique devienne une réalité, il faut que les gouvernements soient assistés dans la recherche de solutions permettant d’opérer les changements transformationnels. Le secteur privé, la société civile, les autorités communautaires et traditionnelles, les médias, les universitaires, les capitaines d’industrie, les influenceurs de la diaspora et d’autres personnes doivent s’embarquer dans la mouvance de dialogue qui participe à la production de changements transformationnels irréversibles», précise un communiqué du BSR/CEA.

Au rang des intervenants, figureront des ministres/hauts fonctionnaires et des conseillers politiques auprès des gouvernements de l’Afrique centrale, des experts dans les domaines de la gouvernance et de la transformation, des économistes et autres personnalités du milieu universitaire, des représentants des Communautés économiques régionales de l’Afrique centrale (les Commissions de la Cemac et de la CEEAC et leurs organes statutaires correspondants), des représentants des agences du Système des Nations unies et autres institutions de développement (BAD, Banque mondiale, Afreximbank, Société financière africaine) dans la sous-région, des acteurs du secteur privé, des responsables des médias et de la société civile.

Ongoung Zong Bella

Dans cette première série, le directeur par intérim du Bureau sous-régional Afrique centrale de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique expose les ressorts du leadership transformationnel dont l’Afrique centrale a besoin pour intensifier sa diversification économique en vue d’une transformation structurelle porteuse d’un développement véritablement durable et inclusif. Il se consacre ici à définir le périmètre de ce que la CEA entend par leadership pour la diversification économique.

Monsieur le directeur, félicitations pour votre désignation. Merci de nous convier à cet échange d’avant CIE comme ce fut déjà le cas l’année dernière. La 36ème édition avait débouché sur un consensus global sur l’opportunité et la nécessité de révolutionner les compétences en Afrique centrale. Puis, il y a eu la déclaration de la décennie de la diversification économique en Afrique centrale 2021-2030. Un an après, quel est le niveau d’appropriation et de mise en œuvre?
Merci beaucoup pour les mots bien gentils introductifs. D’entrée de jeu, l’objectif de la CEA, à travers cette réunion du comité d’experts de haut niveau ainsi que d’autres, c’est de pouvoir propulser un changement politique. Un changement en termes de politique économique pour une croissance inclusive, mais surtout pour une diversification économique qui assure la résilience de nos économies face aux chocs qu’elles subissent et qui peuvent être liés aux prix des matières premières. Vous savez que la vente des matières constitue encore la part importante de notre panier d’exportation.

Le changement politique prend un temps. Ce n’est pas un phénomène de conjoncture. Nous nous félicitons du fait que lorsqu’on analyse les comportements dans certains États, on se rend compte que, de plus en plus, ils sont conscients du rôle des politiques intégrées au sein desquelles les politiques de développement des compétences ont une place importante dans l’industrialisation mais aussi dans la diversification économique. Je vais vous donner un exemple concret: la CEA organise un Business Forum pour la République Démocratique du Congo (RDC). Il se tient du 24 au 25 novembre. Nous souhaitons, au cours de ce Forum, amené les champions et capitaines de l’industrie mondiale de la batterie, des énergies renouvelables et voitures électriques à Kinshasa. L’objectif est de parler avec ce pays dépositaire de 70% des réserves mondiales de cobalt. Le résultat attendu c’est de voir la RDC quitter le niveau très bas de la chaine de valeur (automobile, véhicules électriques, téléphone et autres appareils électroniques…) vers la production des précurseurs de batteries.

Nous nous réjouissons de constater que, dans la mise en œuvre de Business Forum, la RDC elle-même a tenu à organiser une table-ronde, appuyée par une banque locale, qui se focalise sur les questions de développement des compétences accompagnant cette industrie qui arrive. Pour nous, ça veut dire que le message a été bien reçu. La preuve tangible et empirique est là. Nous pouvons donc dire que le message de la dernière édition du CIE est bien passé. On ne pourra pas développer une industrialisation si on n’aligne pas le développement des compétences.

Au-delà du Congo, au Cameroun, où nous accompagnons le développement du triangle de croissance Kribi-Edéa-Douala, mais aussi la zone économique spéciale de Bertoua sur le bois, les discussions portées par le gouvernement camerounais sur le rôle de la formation professionnelle dans l’émergence de ces zones économiques spéciales sont soulignées. Une nouvelle illustration que nous avons été entendus. Bien sûr que le processus est long! Mais nous allons continuer à infuser ce message dans toutes nos discussions. Mais nous croyons qu’une oreille attentive a été prêtée aux discussions de l’année dernière.

La 37ème édition du CIE se tiendra du 6 au 10 décembre 2021 sur un thème lui aussi révolutionnaire: la gouvernance et le changement transformationnel au service de la diversification économique en Afrique centrale (une formulation de paraphrase). Monsieur le directeur, quel est l’enjeu de ce thème?
Vous l’avez si bien souligné dans la question précédente, durant nos assises de la 36ème session, il a été lancé la décennie de la diversification économique en Afrique centrale. Quelles ont été les motivations qui nous ont amenés à décocher cette décennie? Vous êtes d’avis avec moi que les politiques de diversification économique ne sont pas nouvelles dans la sous-région. Les pays de l’Afrique centrale ont pris conscience des risques et dangers à ne pas être diversifié depuis longtemps.

Notre message depuis le Consensus de Douala en 2017 a été constant: il faut diversifier ces économies. Mais lorsqu’on analyse les progrès réalisés par les pays de la sous-région depuis le lancement du premier message, on dira que le verre est à moitié plein. Mais il y a encore des choses à faire. Il y a encore des opportunités à saisir, il y a encore des espaces à occuper.

Le changement politique prend un temps. Ce n’est pas un phénomène de conjoncture. Nous nous félicitons du fait que lorsqu’on analyse les comportements dans certains États, on se rend compte que, de plus en plus, ils sont conscients du rôle des politiques intégrées au sein desquelles les politiques de développement des compétences ont une place importante dans l’industrialisation mais aussi dans la diversification économique. Je vais vous donner un exemple concret : la CEA organise un Business Forum pour la République Démocratique du Congo (RDC)

La question que nous nous posons est celle de savoir pourquoi ça n’avance pas à la vitesse escomptée? Les réflexions révèlent la variété des défis: les contraintes de financement, le leadership d’appropriation de ces enjeux pour mobiliser toute la société. Nous avons donc pensé que tant que le leadership n’est pas mobilisé pour que nous avancions vers des économies beaucoup plus résilientes portées par la diversification économique, nous allons avoir des stratégies (blueprint document que nous avons accompagné) qui ne se traduisent pas en actions transformationnelles sur le terrain. La CEA a joué un rôle pionnier dans l’élaboration du plan de développement industriel et de diversification économique (PDIDE) du Tchad. Nous avons été au four et au moulin pour la relecture du plan directeur d’industrialisation du Cameroun. Nous travaillons avec d’autres pays, c’est le cas de la RDC qui a déjà son PDI et nous les accompagnons pour la mise en œuvre. La question demeure, pourquoi ça n’avance pas à la vitesse souhaitée; le rôle du leadership est souligné tout de suite.

Je voudrais tout de suite lever une équivoque. Lorsqu’on regarde la littérature sur le leadership, lorsqu’on regarde les grands rapports globaux sur le leadership et la gouvernance en Afrique, il y a un certain nombre de stéréotypes et nous ne voulons pas tomber dans ces stéréotypes en confondant leadership et leader. Nous ne voulons pas aussi confondre leadership avec gouvernance publique. Nous voulons donc embrasser les concepts de leadership et de gouvernance de façon assez holistique et ouverte. Pour nous, la question du leadership se pose aussi bien au sein du secteur public que du secteur privé.

Il y a un leadership, il y a un rôle que doit jouer le secteur privé si on doit avancer sur cet agenda de diversification économique. Nous disons régulièrement à la CEA que l’industrialisation en Afrique centrale doit être portée par un secteur privé agile et dynamique. Son rôle dans ce processus est capital et il faut donc que les capitaines du secteur privé soient à la mesure de l’ambition. Ça ne nous amène pas à oublier ou à dédouaner le secteur public. La gouvernance publique, le rôle du secteur public visionnaire et mobilisateur pour une diversification économique au sein du secteur public : c’est tous ces débats sur le climat des affaires, sur les incitations, les infrastructures, les écosystèmes efficients et durables, les nouveaux agendas : drivers au niveau global que seules des politiques publiques bien avant-gardistes peuvent bien saisir.

Toutes ces questions doivent être mises dans un même panier pour pouvoir accélérer l’agenda de la diversification économique. Au-delà du public-privé, le rôle de la société civile, comme gardienne des valeurs, doit accompagner la diversification économique et l’industrialisation voulue verte et durable. Nous voulons donc que le leadership de cette trilogie public-privé-citoyen soit à la mesure des enjeux. C’est cela la clé des débats que nous voulons porter à Brazzaville.

L’Afrique centrale est à la croisée de plusieurs trajectoires et de plusieurs défis. Elle s’est dotée de plusieurs stratégies, plans, programmes pour sortir du cercle vicieux et s’inscrire dans le cercle vertueux. On ne présente plus son potentiel varié et riche. Est-ce pour la CEA, le leadership transformationnel et la gouvernance transformationnelle qui posent problème? Est-ce cela le chainon/maillon manquant pour la CEA?

Il y a beaucoup de facteurs manquants. Vous l’avez si bien dit, nous avons commencé par auditer la question des compétences l’année dernière. C’est un des maillons manquants. La question du financement, qui a fait l’objet du CIE 2018 au Tchad, est un chainon manquant. La coordination des politiques entre différentes entités publiques et privées est un maillon important à renforcer. Parce que lorsque vous allez au niveau du gouvernement, la politique d’industrialisation n’est pas seulement l’apanage du ministère de l’industrie seul. Il faut donc qu’il y ait cette plateforme qui permet aux différentes entités de se parler, d’identifier les activités ensemble, les exécuter et évaluer ensemble. Il y en a beaucoup, des chainons manquants. Mais le rôle de la gouvernance c’est de pouvoir coordonner tout ça. C’est de faire en sorte qu’il y ait une vision claire pour tous ces acteurs là (public-privé dans leur diversité). C’est le leadership qui permet de définir une vision claire, de s’assurer qu’elle est mise en œuvre, qu’elle est évaluée et que les moyens nécessaires sont mobilisés pour cela. C’est ce leadership qui permet d’ausculter l’environnement et la conjoncture international pour maitriser les opportunités et les menaces qui s’y trouvent.

Les opportunités, comme vous l’avez bien dit, la sous-région est bien dotée en ressources naturelles. Et au niveau international, nous abordons l’ère des stratégies basées sur la décarbonisation pour réduire les empruntes carbones, la pollution en lien avec les changements climatiques. Cette nouvelle dimension sera infusée dans notre industrialisation. Le leadership politique devra donc être agile et capable de capter les signaux qui sont au niveau global/international. Toutes ces opportunités en termes d’économie verte, économie bleue, de mobilisation de financements verts, il faut un leadership agile pour se positionner. Encore une fois, ce leadership est public et privé. Celui-là a un rôle clé à jouer, car beaucoup de contraintes de financement dans le processus d’industrialisation et de diversification peuvent trouver des solutions à travers la saisie des opportunités financières inhérentes aux fonds globaux de lutte contre les changements climatiques. C’est pourquoi entre autres évènement que nous amenons à Brazzaville, nous allons organiser une réunion ad hoc des experts sur la comptabilisation du capital naturel.

Elle consiste à pouvoir intégrer finalement dans les indicateurs de la comptabilité nationale (PIB) les apports du capital naturel (forêt, terre, eau). Ceci à l’effet de faire en sorte que notre mesure de la performance économique soit assez renforcée en prenant en compte ces mesures du capital naturel. La mobilisation de ces outils permettra de révéler leur apport à la croissance économique tant au niveau local, national, régional que global. Précisément, si on s’en sert pour mesurer la carbonisation, pollution, les changements climatiques… L’utilisation de ces mesures permettra d’étendre l’assiette fiscale, avoir accès à de nouvelles sources de financement interne et faciliter l’accès à des fonds au niveau global. Résultat : faire face au verrou du financement de la diversification économique.

De plus en plus, lorsqu’on parle leadership, on pense gouvernance. On voit tout de suite les indices Mo Ibrahim, les rapports globaux sur la gouvernance qui ont fini par stéréotyper un certains nombres de messages sur la sous-région et sur l’Afrique. Nous voulons aller au-delà.

C’est un exemple qui montre le rôle du leadership dans la compréhension globale, la mesure des phénomènes économiques, la mobilisation de ces mesures pour avoir accès aux financements. Le développement des compétences dont nous avons parlé, il n’y a qu’un leadership agile qui permettra de comprendre qu’il existe un lien entre industrie et développement des compétences. Au-delà du système classique des formations, comment amener les zones économiques spéciales, les majors des industries à agir dans le développement des compétences de cette jeunesse qui n’attend que ça pour avoir accès aux emplois. Le leadership est donc finalement un moyen de mobiliser les solutions pour les contraintes qui se posent à l’industrialisation.

Doit-on comprendre que le leadership actuel n’est pas suffisant voire à la hauteur?
Nous sommes en train de dire, comme indiqué plus haut, nous ne voyons pas le verre à moitié vide mais à moitié plein. Il y a toujours des sphères d’amélioration. Pour parler du verre à moitié plein, disons que leadership a pris à bras-le-corps la question de la diversification économique au niveau de la définition des stratégies. Nous avons évoqué le PDIDE du Tchad; la République du Congo a développé une vision dont le cœur est la diversification économique; la RDC a fini de valider et lancer la mise en œuvre de son Plan directeur d’industrialisation avec au cœur la diversification économique; le Cameroun avec son PDI avec au cœur la diversification économique et l’industrialisation. Au niveau sous-régional, la Cemac et la CEEAC sont engagées dans un processus d’élaboration d’un PDIDE commun. À travers cela, le leadership politique fait le premier pas. Les stratégies sont là, elles sont élaborées. Nous ne disons pas que c’est lui le problème puisque voilà, il a compris le message et pris le problème à bras-le-corps.

Mais, il faut continuer à avancer, continuer à remplir le verre.
La mise en œuvre, où nous sommes attendus, demande maintenant une nouvelle mobilisation; de nouveaux paradigmes à travers la coordination. Il faut que le leadership mobilise tous les acteurs gouvernementaux pour la mise en œuvre. Il faut renforcer l’inclusion sur l’ensemble du processus: élaboration, mise en œuvre et évaluation. Le leadership doit donc mobiliser toutes les parties prenantes finalement. Au niveau du privé, toutes ces discussions sur la responsabilité sociale doivent être adressées. Il faut donc un leadership privé qui comprenne qu’au-delà du profit, il y a cette dimension de citoyenneté de l’entreprise qui fait du profit dans un espace commun. Tous ces débats sur la responsabilité environnementale, l’industrialisation qui ne détruit pas le capital naturel… Il faut un leadership privé qui s’est approprié ces nouveaux modèles d’affaires.

Nous disons donc que le processus d’industrialisation est un processus sociétal qui ne peut pas être l’apanage d’un seul individu. Il demande une mobilisation au niveau de la société et cette mobilisation ne peut qu’être assurée par un leadership public et privé assez agile et dynamique. Nous voulons tirer les leçons de ceux qui ont réussi. Il y a des success stories. Pendant longtemps, on a parlé en Afrique du Botswana, Éthiopie, Rwanda, des dragons de l’Afrique de l’est. Ailleurs, on a parlé de la Malaisie et de Singapour. Pourquoi la sous-région ne tirerait pas de modèle de ce côté-là? C’est toutes ces questions que nous amenons là-bas.

Lorsque vous avez commencé à poser votre question, j’ai commencé à penser que vous alliez vers la sphère politique. De plus en plus, lorsqu’on parle leadership, on pense gouvernance. On voit tout de suite les indices Mo Ibrahim, les rapports globaux sur la gouvernance qui ont fini par stéréotyper un certain nombre de messages par rapport à la sous-région et à l’Afrique. Nous voulons aller au-delà. C’est de la gouvernance de manière globale dont il faut parler. Évidemment, la politique a un rôle majeur à jouer. La stabilité politique étant un élément du cadre d’attraction des investissements. Nous ne voulons pas nous focaliser sur des stéréotypes qui vont diriger le message vers des sphères que nous ne voulons pas négliger mais ne constituent pas notre premier centre d’intérêt.

Interview menée par
Remy Biniou

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