«1810 milliards FCFA ont été prévus pour accompagner ceux qui ont subi les affres de Boko Haram et pour la reconstruction de manière générale»

Le gouverneur de l’Extrême-Nord et nouveau président du Forum des gouverneurs du Bassin du Lac Tchad vient de donner des indications sur les grands axes de son mandat. Midjiyawa Bakari aborde également dans cette interview exclusive la question de l’apport vital des partenaires parmi lesquels le PNUD. Il appelle notamment à une plus grande collaboration entre celles-ci et les autorités administratives.

Au cours de ce 3ème Forum des gouverneurs, vous avez tout le temps appelé à un effort financier supplémentaire des partenaires. À quoi cela tient-il ?
Notre demande d’un accroissement du soutien des partenaires des pays membres de la Commission du Bassin du Lac Tchad est conséquente aux dégâts causés par Boko Haram. Nous avons subi beaucoup de dégât de la part de la secte pendant huit ans. Vous vous imaginez, toutes les activités étaient au ralenti. Le socio-culturel, l’économie, tout ce que vous pouvez imaginer. Je ne parlerais pas des dégâts psychologique, moral et mental causés, des familles démembrées. Et s’agissant du montant que nous avons demandé, nous pensons même qu’il est en deçà des besoins. Les investigations se poursuivent pour que l’on ait les statistiques exactes des dégâts qui ont été causés. Mais qu’à cela ne tienne, l’État du Cameroun, à travers le chef de l’État, a déjà décidé d’un plan de reconstruction. Et la cagnotte est 1810 milliards FCFA. De même que dans les budgets respectifs, l’État a toujours mis quelque chose. C’est la raison pour laquelle vous trouverez présentement beaucoup de salles de classes, beaucoup de dispensaires, de postes de police, de gendarmerie, de douanes, des forêts qui ont déjà été reconstruits.

Beaucoup de ministres sont en plus descendus sur le terrain pour voir dans quelle mesure reconstruire les routes. L’accompagnement des populations est également effectif à la faveur de la paix retrouvée. Puisque les chefs traditionnels regagnent progressivement leurs terroirs, et ils reprennent avec les activités qu’ils pratiquaient autrefois.

Qu’en est-il des partenaires ?
Nous avons également beaucoup reçu de nos partenaires, notamment du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud). Le Pnud a un vaste programme qu’il a déjà commencé à mettre en application. Dans le Mayo-Sava, c’est déjà effectif. Les marchés ont été reconstruits. Ils nous ont accompagnés dans la reconstruction des salles de classes. Mais il y a également l’appui aux jeunes et aux personnes démunies pour leur autonomisation. Les jeunes ont reçu des moyens pour pratiquer l’agriculture et l’élevage. Les victimes de Boko Haram aussi.

Ne soyez donc pas surpris que les pastèques, les oignons, carottes et autres arachides qui ravitaillent le Grand Sud et même la sous-région, Guinée Équatoriale, Gabon et Congo, sortent du Grand Nord. Cela est en partie grâce à ce qui a été fait par les pouvoirs publics, mais également par nos partenaires. Nous saluons cela. Mais les attentes sont nombreuses, comparées aux affres de Boko Haram qui a détruit tout sur son passage. Les greniers, les champs, les maisons, tout a été détruit.

Quelle est l’étendue du péril humanitaire dans votre région et comment gérez-vous la situation ?
L’Extrême-Nord enregistre présentement 70 000 réfugiés nigérians. Le chef de l’État a demandé qu’un camp leur soit réservé à Minawaou dans le Mayo-Tsanaga à côté de Mokolo. Ce camp est doté d’écoles à cycle complet et les enseignants camerounais y sont affectés. Il y a également un centre de santé complet avec tout le plateau qu’il faut, Les médecins sont à pied d’œuvre. Bien mieux, le centre de Minawaou est un centre d’examen où le taux de réussite au Cep est extraordinaire. Il y a aussi l’école du soir. Nous avons même eu à encadrer des universitaires qui ont été envoyés à l’extérieur, en Allemagne, par exemple.

Par ailleurs, on leur a trouvé un espace pour la pratique de l’agriculture et de l’élevage. Ils vivent en symbiose avec la population et ceci est suivi de très près sur instruction de nos hiérarchies respectives.

Le nombre de déplacés internes se situe quant à lui à près de 250 000. Ceux-là également ont été accompagnés. Ceci pour expliquer et justifier la cagnotte que nous demandons. Ils ont fui la lisière ou la frontière pour se retrouver beaucoup plus à l’intérieur du territoire pour des raisons de sécurité. Et là, il se trouve qu’ils sont dans les champs, les maisons de personnes qui ont accepté de les accueillir. Il va donc falloir que ces gens soient raccompagnés dans leur terroir. Et cela demande un minimum en termes de logistique. Car il faudrait qu’ils retrouvent l’école, les forages, l’électrification, et qu’ils redémarrent leur vie.

Que peut-on déjà retenir des travaux du Forum des gouverneurs du Bassin du Lac Tchad ?
D’ores et déjà, le thème est fort évocateur. Il porte sur la stratégie de stabilisation régionale, mais également sur la consolidation de la paix, et sur le développement durable. Voilà les trois points importants et chacun en soi est tout un programme.

La stabilisation c’est quoi ? Boko Haram battant de l’aile, l’amorce de paix doit être constante, renforcée et encadrée. Quant à la consolidation de la paix, il faut savoir que le danger peut venir de l’extérieur tout comme il peut venir de l’intérieur.

Je le dis parce qu’il y a trois semaines, nous avons dû effectuer une descente pour calmer un conflit ethnique et socioprofessionnel entre Arabe choas et Mousgoum, et cela, on ne devrait pas également le perdre de vue. En même temps que nous avons un regard sur Boko Haram, nous devons également œuvrer pour l’intégration régionale, le vivre ensemble et la cohésion sociale. Et ceci concerne la construction et la consolidation de la paix.

Et dans le volet du développement durable, il s’agit de la reconstruction et de la reprise de toutes les activités économiques et socio-culturelles. Et à ce niveau, nous avons pu rouvrir le corridor entre Banki, Amchidé, Mora et kousseri. C’est également vérifiable pour Fotokol ou Mobi-Bouga. Cela permet aux populations de renouer avec leurs activités et elles-mêmes se constituent en gardiennes de la paix. Parce que quand vous avez une activité, vous n’aimeriez pas que l’ordre public soit troublé. L’État de son côté a pris sur lui la reconstruction des écoles, des marchés, des hôpitaux et des routes. Toutes choses qui doivent être le socle du développement durable.

Nous sommes donc à pied œuvre et tous les aspects, stabilisation, consolidation de la paix et développement durable doivent être regardés en profondeur. L’État à travers le Minepat est en train de mettre les petits plats dans les grands. 1810 milliards FCFA ont été prévus pour accompagner ceux qui ont subi les affres de Boko Haram et pour la reconstruction de manière générale.

Nous attendons donc plus des bailleurs fonds en plus de ce qu’ils ont fait. Le Pnud est présent, la Banque mondiale aussi. Nous leur exposons l’évidence, la souffrance de nos populations pour qu’ils nous accompagnent davantage. Et j’ose espérer qu’au sortir de ce Forum, la cagnotte sera revue à la baisse, question d’abréger très rapidement les souffrances des populations et leur permettre de recommencer la vie comme par le passé.

Comme par enchantement, les différents chefs terroristes sont en train de passer de vie à trépas. Nous avons appris la mort de Shekau, c’est aussi le cas du chef de l’État islamique. C’est vrai qu’ils se remplacent également comme par enchantement. Mais nous tenons bon. Nous avons eu à passer deux mois de ramadan sans attaque kamikaze. Or, cette période est leur période de prédilection pour aller dans les marchés et les mosquées et faire le maximum de victimes. Et avoir fait deux années sans qu’il y ait une attaque kamikaze, c’est dire qu’ils battent de l’aile. Et en somme, les incursions, si elles existent, elles sont de prédation, juste pour chercher de quoi manger parce qu’ils sont dos au mur.

Quel est la situation au niveau des centres de DDR ?
Nous avons reçu 2000 repentis qui ont abandonné cette secte et sont revenus sur le droit chemin. Cela suite à l’appel du chef de l’État qui leur a garanti que s’ils reviennent, ils ne seront pas poursuivis. Tout au contraire. Ils seront encadrés et accompagnés pour la construction du pays. Et parmi eux, il y avait 850 nigérians que nous avons raccompagnés chez eux.
Pour le reste, il est bon de savoir que très bientôt, la pose de la première pierre sera effectuée sur un site où nous avons 16 hectares. Et de là sortiront des chantiers, des ateliers, etc., pour que ces jeunes soit accompagnés et qu’ils apportent très rapidement leur pierre à l’édifice.

Maintenant que vous prenez les commandes du Forum des gouverneurs, sous quel signe placez-vous votre mandat ?
Si on nous fait confiance au cours de ce mandat, évidemment sous l’encadrement et la bienveillante attention de notre hiérarchie, nous mettrons tout en œuvre pour que les plans d’actions territoriaux qui ont été arrêtés ici soient mis en œuvre. Nous travaillerons en synergie avec tous nos homologues des autres pays, pour appliquer les différents plans d’action. Puisque si un seul pays est en difficulté, la paix ne sera pas totale. C’est pourquoi nous devons travailler en synergie pour aider les uns et autres à être au même diapason, à avoir un plan sécuritaire et un plan reconstruction.

Nous envisageons donc d’être le plus proche possible de nos collaborateurs avec l’outil informatique. Mais au besoin, si le Covid-19 le permet, nous ferons des déplacements pour discuter, tenir des réunions élargies, pour que nous soyons au même niveau de développement. Parce que le monde est devenu un village planétaire. Et nous sommes liés par l’histoire, la géographie et par les textes, les accords et les conventions. Nous devons de ce fait davantage être dans une famille. C’est pour cela que nous allons envisager de faire des tournées ici et là pour corriger ce qui peut l’être encore. Mais aussi amener ceux qui traînent encore à être au même niveau de sécurité et de développement.

Dans une de vos interventions, vous avez tancé les partenaires en exigeant plus de lisibilité dans le soutien qu’ils apportent aux victimes de Boko Haram. Que doit-on comprendre exactement ?
Nous ne déplorons pas le manque de visibilité. Mais nous demandions qu’il y ait plus de collaboration. On risque d’avoir des dysfonctionnements parce qu’il y a un déficit d’information. Il est bon que nous travaillons en synergie. S’il y a quelque chose à faire, c’est à nous particulièrement de gérer la sécurité des biens et personnes. À ce titre, nous demandons que l’on soit informé. Nous sommes plus outillés pour savoir qui a besoin de l’aide.

Et de fait, l’aide qui vient des ONG et qui atterrit directement dans les mains des bénéficiaires peut être sujette à caution. Pour la simple raison que si vous n’avez rien au départ, et que subitement vous vous retrouvez avec des moyens d’assistance énormes, vous pouvez vous-mêmes faire en sorte que l’insécurité persiste. Parce que dès lors que l’insécurité est réglée, vos sources de revenus vont également disparaître. Il n’y a que l’État qui peut savoir qui est nécessiteux et qui ne l’est pas. Ce sont les missions régaliennes de l’État de s’occuper de ses populations. Et ceux qui viennent en appui doivent donc se rapprocher de l’État pour savoir à qui donner. Parce qu’il y a à craindre que cette aide-là poussent certains à rester dans cette constante pour créer des petites incursions et donner l’impression que l’insécurité persiste afin que l’aide ne soit pas arrêtée.

Par ailleurs, vous n’avez aucune garantie que cette aide-là n’est pas recyclée pour aller nourrir Boko Haram, qu’elle ne donne pas des moyens à cette secte d’acheter des armes et revenir combattre l’État qui dans sa bonne foi est présent pour s’occuper de toutes ses populations. C’est pour élaguer tout cela que nous nous rapprochons des ONG pour qu’on sache à qui elles apportent de l’aide et c’est à nous de leur dire que celui-ci est nécessiteux, et que tel autre est en train de jouer sa carte.

Propos recueillis par Théodore Ayissi Ayissi

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