Série sur les héros africains (14): Amílcar Cabral, le poète et le combattant politique

Comme Frantz Fanon, dont il est idéologiquement proche, Amilcar Cabral prône, dans ses textes, la résistance culturelle tout en fustigeant la colonisation. Ces textes seront publiés en 1975 sous la direction de Mário de Andrade, aux éditions Maspero, sous le titre : ‘L’arme de la théorie’. Il y affirme, par exemple, qu’il est nécessaire d’avoir conscience de la lutte à chaque moment, que lui et ses camarades ne sont pas des militaires mais des militants armés. Que la vraie démocratie suppose que le peuple soit impliqué dans toutes les décisions le concernant, que les colonialistes ne nous ont pas fait entrer dans l’Histoire mais qu’ils nous ont fait sortir de l’Histoire, de notre propre Histoire pour les suivre dans leur train, à la dernière place.

Amílcar Cabral

Ses parents étaient de nationalité cap-verdienne et avaient émigré en Guinée-Bissau qui, à l’époque, était une colonie portugaise. En 1945, Amílcar Cabral, âgé de 21 ans, débarque à Lisbonne (Portugal). Bien qu’aimant les lettres, il choisit d’étudier l’agronomie. Dans la capitale portugaise, il côtoie d’autres étudiants africains qui sont contre le colonialisme. Il s’agit, entre autres, des Angolais Agostinho Neto et Mário Pinto de Andrade, des Mozambicains Eduardo Mondlane et Marcelino dos Santos. Ensemble, ils fondent en catimini le Centro de Estudos Africanos dont le but est la promotion de la culture des peuples noirs colonisés. Grâce au Parti communiste portugais, ils reçoivent des ouvrages interdits par le régime de Salazar.

Retour au pays
Il rentre au pays en 1952. Il est chargé du recensement agricole, ce qui l’oblige à parcourir la Guinée-Bissau pendant deux ans. En 1954, il pense qu’une organisation politique nationaliste pourrait lui permettre d’améliorer les conditions de vie des populations et de débarrasser le pays du colonialisme portugais mais sa tentative de créer cette organisation échoue. Cabral est expulsé de Guinée. De 1954 à 1958, il travaille pour plusieurs compagnies agricoles en Angola. Parallèlement, il s’intéresse à la Négritude de Senghor, Césaire et Gontran Damas et au marxisme. En 1956, il est autorisé à retourner en Guinée. La même année, avec son demi-frère Luis Cabral, Aristide Pereira, Abílio Duarte et Elisée Turpin, il fonde le PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et des îles du Cap-vert).

En 1961, il participe, au Caire, à la troisième Conférence des peuples africains. Lors de sa prise de parole, il attire l’attention des participants sur la nécessité de l’analyse concrète de chaque situation concrète pour combattre le colonialisme. Le PAIGC à la tête duquel il a été porté commence à organiser et à former politiquement la société. C’est à partir de 1963 que Cabral et ses compagnons embrassent la lutte armée. Pourquoi prennent-ils les armes ? L’armée portugaise avait massacré des dockers de Pidjiguiti qui s’étaient mis en grève en août 1959. Cabral comprit alors que les Portugais ne voulaient pas lâcher du lest et qu’il était illusoire de croire que la négociation pourrait les amener à changer d’avis. La lutte est menée à partir des pays voisins (la Guinée-Conakry et la Casamance, une province du Sénégal).

Progressivement, le mouvement gagne du terrain en dépit d’importants moyens militaires déployés par le Portugal, en dépit des bombes au napalm que les colons lâchent sur les populations. Il contrôle 50 % du territoire en 1966, puis 70% en 1968. Il installe des structures politico-administratives dans ces régions. Comme Frantz Fanon, dont il est idéologiquement proche, Amilcar Cabral prône, dans ses textes, la résistance culturelle tout en fustigeant la colonisation. Ces textes seront publiés en 1975 sous la direction de Mário de Andrade, aux éditions Maspero, sous le titre : ‘L’arme de la théorie’. Il y affirme, par exemple, qu’il est nécessaire d’avoir conscience de la lutte à chaque moment, que lui et ses camarades ne sont pas des militaires mais des militants armés.

Que la vraie démocratie suppose que le peuple soit impliqué dans toutes les décisions le concernant, que les colonialistes ne nous ont pas fait entrer dans l’Histoire mais qu’ils nous ont fait sortir de l’Histoire, de notre propre Histoire pour les suivre dans leur train, à la dernière place. Les écrits de Cabral parlaient aussi de la lutte contre nos propres faiblesses, lutte dont il reconnaissait qu’elle était la plus difficile. Mais Amilcar ne se contente pas d’écrire. Il est aussi présent sur le front diplomatique. Il voyage et rencontre des dirigeants dans le but de faire connaître son mouvement et de rallier à la cause guinéenne le plus grand nombre de sympathies. Il est reçu par le pape Paul VI et par les dirigeants soviétiques, bénéficie du soutien de Fidel Castro et de Sékou Touré. En janvier 1960, il prend part à la seconde conférence des peuples africains à Tunis, puis va à Conakry en mai.

En juin, il participe à une conférence internationale à Londres. C’est au cours de cette conférence qu’il dénonce pour la première fois le colonialisme portugais. Sa déclaration sera publiée en Angleterre sous le pseudonyme d’Abel Djassi. Si Cabral ne se montre guère tendre avec le colonialism, il affirme cependant qu’il se bat contre le système colonial instauré par le Portugal, et non contre le peuple portugais. En octobre 1972, des élections sont organisées sur les territoires contrôlés par le PAIGC. Une Assemblée nationale est mise en place, ce qui pousse l’ONU à reconnaître le PAIGC comme “le véritable et légitime représentant des peuples de la Guinée et du Cap-Vert”. Malheureusement, Amílcar Cabral est assassiné le 20 janvier 1973 à Conakry par des membres de la branche militaire du parti, avec le soutien de la police secrète portugaise. Il disparaît, six mois seulement avant l’indépendance de la Guinée-Bissau proclamée le 10 septembre 1974.

Triste fin pour un homme qui aimait son pays et combattit farouchement pour lui. Il est mort comme Patrice-Emery Lumumba, c’est-à-dire trahi par ses propres frères qui certainement voulaient s’enrichir rapidement et vivre dans le luxe. Sékou Touré attribue l’assassinat d’Amílcar Cabral à Innocente Camil, commandant de la marine du PAIGC, qui avait établi son quartier général dans une ville proche de la frontière avec la Guinée-Conakry. Mais Amílcar n’a pas été oublié par les gens pour qui il s’est battu car le peuple se souvient toujours de ceux qui défendent son honneur et sa dignité et qui se sacrifient pour lui. Que ce soit en Guinée-Bissau ou dans d’autres pays africains, ce peuple lui a exprimé sa reconnaissance en donnant son nom à une compétition de football, à des lycées à Ségou (Mali), à Ouagadougou (Burkina Faso), à Brazzaville (Congo), à Ziguinchor (Sénégal), à Macenta (Guinée) et à Assomada (Cap-Vert). Non seulement l’aéroport de Sal (Cap-Vert) mais plusieurs voies et boulevards portent son nom en Martinique, au Sénégal, en Algérie et en France.

Production
Cabral, qui croyait que “la culture africaine a survécu à toutes les tempêtes, réfugiée dans les villages, dans les forêts et dans l’esprit des générations victimes du colonialisme”, a laissé d’importantes études politiques dont ‘Pratique révolutionnaire. L’arme de la théorie’ (1966) et ‘Culture et libération nationale’ (1970).

Inutile de dire qu’il est entré dans l’Histoire par la grande porte. Il n’est pas seulement un de nos illustres héros. C’est aussi un digne fils de l’Afrique et un grand révolutionnaire. À la fois théoricien et homme de terrain, il se distingue par une maîtrise de la culture et des réalités africaines. Il était en phase avec les attentes des populations. Pour lui, le pouvoir est au service du peuple et le peuple compte plus que tout. Il estimait donc que tout devrait être fait pour l’épanouissement du peuple.

Ceux et celles qui aspirent à diriger nos pays devraient lire et méditer cette parole de Cabral :“Nous ne luttons pas simplement pour mettre un drapeau dans notre pays et pour avoir un hymne mais pour que plus jamais nos peuples ne soient exploités, pas seulement par les impérialistes, pas seulement par les Européens, pas seulement par les gens de peau blanche, parce que nous ne confondons pas l’exploitation ou les facteurs d’exploitation avec la couleur de peau des hommes ; nous ne voulons plus d’exploitation chez nous, même pas par des Noirs.”

Jean-Claude Djereke

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