Unité nationale: Sens et contresens à l’échelle du pays

Pour certains, le concept en soi sacré semble aujourd’hui relever de l’incantation et du déni des réalités. Pour d’autres, il garde toute sa substance significative.

L’un s’appelle Pierre Andela, l’autre Lazare Ekomo. Ils ont tous 70 ans et résident à Nkolafamba (Mefou-et-Afamba). Ce samedi 14 mai 2022, les deux anciens élèves du lycée Général Leclerc de Yaoundé discutent avec un homme politique du coin. Tout y passe : les divergences de fond sur l’unité nationale. Ça parle franchement, parfois froidement. Ancien enseignant, Pierre Andela se souvient de ce qu’il appelle «la grande époque ; celle pendant laquelle les sédiments de l’unité nationale se repéraient à travers la justice sociale». Il évoque les premières années de l’État du Cameroun, telles qu’il les a vécues, et sa rencontre avec Ahmadou Ahidjo, «l‘homme de la grandeur du Cameroun» (selon lui).

Au fil des souvenirs, Pierre Andela compose une galerie de portraits sur le vif : Paul Soppo Priso, Ferdinand Koungou Edima, Félix Sabal Lecco… «Ces gens étaient de vrais rassembleurs», jure-t-il. Au vrai, il joue sur un double registre en retraçant un panorama de la vie politique d’après l’indépendance à nos jours, tout en intercalant entre les dates des notices thématiques qui actualisent son analyse de l’unité nationale. Parfois proche de l’invective (même s’il s’en défend et s’emploie à garder la mesure sans quoi son propos ne serait pas convaincant), la démarche est soutenue par une actualité plus récente : celle des nominations des personnels à la Sodecoton. «Voilà qui témoigne de la lente érosion du sens de l’unité nationale ; parce qu’enfin de quoi s’agit-il, sinon de satisfaire à tout prix les individus tentés par le repli sur soi», soupire Pierre Andela.

«Repli sur soi»
Ce qui est en train de se jouer derrière ces trois mots (apparemment inoffensifs) trahit le nouveau visage de l’unité nationale à travers le pays. «Aussi faut-il prendre très au sérieux ce paradoxe, et en mesurer toutes les conséquences: à force d’inclure dans le moule républicain, des gens qui portent leurs tribus au premier rang des priorités, c’est un nouveau système d’exclusion qu’on met en place et qui risque – second paradoxe – de créer un communautarisme d’État sur les ruines de l’unité nationale», peste Lazare Ekomo. Revendiquant 40 ans dans la haute administration, ce septuagénaire pense qu’«à la vérité, l’appel à l’union nationale ne reste plus qu’aux seuls niveaux des mots et des symboles». Se référant aux mémorandums rédigés partout dans le pays et la manière dont ils sont gérés politiquement, il va plus loin: «Tant de lâchetés accumulées nous préparent, à la liquidation progressive de ce que nous avons hérité des nationalistes».

Politiques au banc des accusés
Ensemble, Pierre Andela et Lazare Ekomo montrent comment, mus par le repli identitaire, des citoyens diffusent leur vision par le biais de la victimisation ou de la violence. «De nos jours au Cameroun, la situation est grave, incontestablement. Nous vivons des conflits de plus en plus violents, des fractures sociales et communautaristes qui éloignent de plus en plus de l’unité nationale», souligne Pierre Andela. Son voisin tranche sur le vif : «Nos acteurs politiques doivent rompre avec la naïveté, le déni». Entre les mots, l’on voit se profiler un discours politique qui, au nom de l’unité nationale, se fait de moins en moins l’écho des préoccupations de la société. «On a faussé cette affaire depuis en masquant les enjeux par une politique qui est globalement en faveur d’une économie mal administrée, d’un marché du travail et de l’emploi déréglementé par exemple!», fulmine Lazare Ekomo.

À son tour, l’homme politique temporise. Il assimile à de «la mauvaise foi le fait de jeter l’anathème sur les politiques en ignorant même leurs réussites les plus maigres». Aux deux septuagénaires, il conseille de considérer l’unité nationale comme «un cycle de couronnement, de victoires et de défaites, de batailles et de combats, de brouillard et de lumière, l’histoire du peuple camerounais tout simplement».

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Jean-René Meva’a Amougou

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