Afrique centrale, la prise : de conscience de la dernière chance?

La Banque africaine de développement espère que les leçons de la pandémie de Covid-19 seront le déclic du changement de trajectoire dans la sous-région pour échapper à la fatalité des prochains chocs.

Les conséquences de la pandémie ont été sans appel pour les économies de la Cemac. Sur le plan économique, la croissance de la zone a été négative en 2020 soit -2,1%. Les pertes sur les prévisions se sont établies à 5 500 milliards FCFA en termes nominaux. Sur le plan financier, le déficit budgétaire a atteint -2,9% du PIB. Alors que les recettes budgétaires ont accusé un recul de plus de 19% en 2020. L’ensemble de la zone a enregistré des pertes de recettes de l’ordre de plus de 2 747 milliards Francs CFA. Sur le plan monétaire, les réserves de change ont perdu plus 1 116 milliards FCFA en 2020 équivalant à 3 mois d’importations de biens et services. Bien plus, sur l’économie réelle et en liaison avec la consommation des ménages, «avec la crise, on s’est rendu compte que la sécurité alimentaire pour laquelle on a travaillé durant des années a été balayée en l’espace d’une année», s’effraie Serge Marie Nguessan, directeur général de la Banque africaine de développement pour l’Afrique centrale.

Prise de conscience
Ce manque de résilience chronique de l’Afrique centrale est effrayant pour les générations futures. Pourtant, toutes les solutions sont connues. Serge Marie Nguessan l’affirme, «peut-être ce qu’on peut tirer de cette crise c’est vraiment la prise de conscience». Car fatalement, «les concepts (de politique économique et de développement économique) ne sont pas nouveau. Nous savons ce que nous devons faire, il faut agir sur le terrain», se veut-il plus précis.

Serge Marie Nguessan
Serge Marie Nguessan

 

«Tout le monde est maintenant convaincu qu’il faut agir»

Le Directeur général de la Banque africaine de développement (BAD) en Afrique centrale prévient: il faudra s’appuyer sur les leçons de la pandémie pour bâtir en mieux dans la perspective d’une relance durable. Deuxième livraison de l’entretien exclusif accordé au journal Intégration et à la CRTV.

 

Monsieur le Directeur général, la Banque africaine de Développement revient de ses assemblées annuelles 2021. Les problématiques majeures soulevées sont la gouvernance pour une meilleure gestion de la dette, la relance post-Covid19 et le développement durable. Comment le premier responsable de la BAD en Afrique centrale que vous êtes entend-il répercuter les conclusions des assemblées annuelles auprès des décideurs de l’Afrique centrale?
Les assemblées annuelles sont toujours un moment important de la vie de la Banque africaine de développement et de ses actionnaires, c’est-à-dire de nos pays. Parce qu’aux assemblées annuelles, de grandes décisions sont prises sur de grandes thématiques. Vous avez bien résumé les thématiques qui ont été abordées. À l’issue des discussions, les conclusions sont des orientations générales. S’agissant de notre région, la première des choses que nous comptons faire en tant que Directeur général avec nos équipes c’est vraiment de renforcer le dialogue sur le terrain avec les décideurs de la région sur ces questions critiques. Nous voulons absolument, sur ces questions, accroître le leadership de la Banque africaine de développement. Qu’il s’agisse de la thématique du financement de la relance économique, de l’endettement ou particulièrement du changement climatique.

Vous savez que l’année 2020 a été une année difficile pour le continent. C’est la première contreperformance économique du continent du fait de la Covid-19. Cette pandémie a eu un impact massif sur nos pays, sur nos économies, mais aussi sur la vie des populations. Nous avons malheureusement pu constater cela à travers les chiffres qui sont importants. 32 millions d’Africains qui ont basculé dans l’extrême pauvreté à cause de la Covid-19. Et en 2021, on s’attend à ce qu’au moins 31 millions d’autres Africains basculent à nouveau si la reprise économique n’est pas faite rapidement. Nous avons perdu également une trentaine de millions d’emplois surtout dans le secteur privé. Les petites et moyennes entreprises ont été très affectées par les mesures prises pour endiguer la propagation du virus Corona.

Au regard de la récession économique que nous connaissons dans nos pays africains et aussi dans la sous-région, il va falloir que les décisions prises aux assemblées annuelles de la BAD soient appliquées sur le terrain. La situation de la dette est préoccupante. Mais je dis toujours que dans un contexte aussi difficile comme celui que nous avons connu en 2020 marqué par les contraintes budgétaires des États, les emprunts contractés par les États étaient nécessaires. Ils ont permis de réagir face aux chocs immédiats. Toutefois, il faut renforcer le cadre de gestion de nos dettes pour nous permettre de faire face au service de la dette. La Banque est vraiment en appui à ces grandes réformes de nos pays sur la gestion de la dette. Je voudrais insister sur la nécessité de poursuivre les réformes économiques et financières déjà engagées dans la zone Cemac et CEEAC afin de consolider la stabilité macroéconomique de nos États.

La région a une petite faiblesse en termes de recettes. C’est la faible capacité de mobilisation des ressources internes. C’est une région en Afrique qui est à la traine. La BAD a l’ambition d’appuyer et d’aider les pays à moderniser leur système de mobilisation des ressources internes. Les ministres camerounais des Finances et de l’Économie que j’ai rencontrés ont été favorables à la digitalisation des systèmes nationaux de mobilisation de ressources. C’est important.

Je voudrais aussi évoquer un sujet des assemblées annuelles que vous avez mentionné: c’est la gouvernance. C’est un élément important surtout dans le contexte de crise. Nous savons que les problèmes de gouvernance, de corruption sur le continent font perdre à l’Afrique à peu près 148 milliards de dollars, soit 25% de notre PIB. En période de crise, il faut renforcer la gouvernance pour que les ressources disponibles soient utilisées à bon escient et surtout qu’elles profitent aux populations qui en ont vraiment besoin.

Je terminerai sur la question du changement climatique. C’est une problématique qui n’est pas nouvelle dans la sous-région, mais il va falloir l’aborder autrement. Le potentiel de ressources naturelles de cette sous-région fait d’elle un poumon en termes forestier et en termes de capture de l’oxygène du monde. Il va falloir développer ces pays qui ont cette potentialité tout en préservant cet important gisement mondial nécessaire pour la stabilisation du climat.

La Banque a été aux cotés de nos pays pour pouvoir résorber cette crise de la Covid-19 avec ses impacts sanitaires, économiques et sociaux. Nous avons lancé très rapidement cette facilité de réponse urgente à la crise. Une facilité de 10 milliards dollars américains qui a été un instrument efficace pour nos pays. Nous allons continuer à suivre les réformes adossées sur ces appuis et profiter de la volonté des responsables à faire des leçons de cette crise, une arme pour régler les vulnérabilités de nos économies, permettre à nos populations de profiter des investissements qui sont faits par leur pays et les partenaires tels que la BAD.

Les perspectives économiques de l’Afrique 2021 de la BAD sont assez précises sur les recommandations pour une meilleure gestion de la dette. Notamment la réduction des emprunts non concessionnels sur les marchés financiers, l’amélioration de la gouvernance, la transparence. Pourtant, en Afrique centrale, les pays semblent portés vers des actions contraires. La BAD, grande pourvoyeuse des aides budgétaires, prévoit-elle des actions contraignantes?

Comme je viens de l’indiquer plus haut, la banque a été proactive et diligente pour venir en appui urgemment à nos pays avec cette facilité importante de 10 milliards dollars américain. Nous avons aussi levé des ressources sur le marché international avec cette obligation sociale Covid-19 de 3 milliards dollars américain pour permettre d’accompagner de façon urgente mais souple nos États à faire face à leurs contraintes budgétaires.

La Banque est un partenaire privilégié de nos États et comme partenaire, nous savons parler à nos États. Les mesures contraignantes auxquelles vous faites allusion, pour nous, ce sont des mesures arrêtées de façon consensuelle avec nos États, surtout dans la situation de crise de la Covid-19, pour permettre à ces États de fournir des services à leurs populations. L’année dernière en 2020 pratiquement toutes les opérations de la banque, les financements que nous avons mis à la disposition de nos pays ont été sous forme d’appuis budgétaires. C’est peut-être la première fois dans l’histoire de l’institution que son programme d’investissement soit composé à 90% des appuis budgétaires. Mais les appuis budgétaires sont des instruments de dialogue. Nous avons utilisé ces appuis budgétaires, même si ce sont des appuis budgétaires d’urgence, pour demander aux États de faire des réformes urgentes dans les secteurs clés de telle sorte à non seulement endiguer la pandémie, mais consolider des acquis structurels dans ces secteurs. C’est vrai que de telles discussions se font avec des parties d’échange gagnant-gagnant. Mais pour nous, il est important que les ressources que nous mettons à la disposition des États soient utilisées à bon escient, au profit des populations. Dans une crise pareille, on ne s’attend pas à ce que les ressources destinées à soulager la vie des populations soient utilisées autrement. Les États qui sont les premiers propriétaires de la Banque nous ont demandé d’être vigilants sur ces questions.

Je voudrais insister sur la flexibilité et la souplesse dont la Banque africaine de développement a fait preuve dans ce contexte de crise. Ce qui a d’ailleurs été apprécié par nos États. On dit généralement que la confiance n’exclut pas le contrôle. La Banque africaine de développement, mais aussi tous les autres partenaires qui sont venus en appui à nos États ont demandé à tous les États bénéficiaires de faire des audits de l’utilisation des ressources mises à la disposition de nos États. Tous les pays ont accepté de le faire. Dans notre sous-région, en Afrique centrale, nous savons que les pays ont lancé ces audits et nous attendons les résultats. Les États ont pris des engagements pour une utilisation efficiente des ressources, cela nous rassure pour le bien-être des populations.

Et si les pays de la sous-région n’arrivent pas utiliser les disponibilités financières. La faible maturation des projets par exemple?

Ce point fait partie de mes discussions avec les hautes autorités de la région depuis que je suis là. Au Cameroun, nous venons de finir une mission de dialogue de haut niveau, nous avons tous convenu: État, institutions nationales et la Banque de nous assurer que la capacité d’absorption de nos États soit renforcée. Cela part bien sûr des projets matures. Le Cameroun est un bon exemple. C’est un pays qui a un décret de maturation des projets. Nous avons souhaité que ce décret soit vraiment appliqué dans sa totalité pour nous permettre d’avoir des projets qui soient prêts à être financés et dès que ces financements sont acquis que leur exécution démarre.

C’est important. On ne peut pas avoir des ressources aussi importantes mobilisées auprès des partenaires, même des ressources nationales puisque le problème que nous soulevons sur le taux d’absorption des ressources des partenaires techniques et financiers persiste pour ce qui est des projets et ressources relevant du budget d’investissement national, et continuer à avoir des taux de consommations aussi bas. Nous sommes vraiment aux cotés de nos pays pour pouvoir faciliter cette maturation des projets, cette programmation efficiente des projets qui doivent faire l’objet de financement, mais aussi l’accélération de l’exécution de nos opérations.

Une faiblesse que nous avons constatée et les études le montrent, c’est l’appropriation de ces projets par nos États et les organisations régionales. Concevoir un projet avec un partenaire c’est bien. Mais après la responsabilité de la mise en œuvre de ces projets revient aux États et aux institutions régionales. Il faut que cette appropriation soit effective pour nous permettre de pouvoir accélérer l’exécution de ces différents projets et surtout augmenter l’absorption des ressources. Quelqu’un me disait que si j’ai parlé de 3410 milliards Francs CFA de nos ressources dans la sous-région, on a des taux d’absorption qui sont de l’ordre de 20% maximum 30%. À ce rythme-là, nous allons consommer ces ressources en 50 ans. Il faut en somme que nous accélérions la réalisation de ces projets.

Face à la Covid-19, les États de l’Afrique centrale ont eu une nouvelle alerte sur le caractère caduc du modèle économique qui est le leur: insuffisante diversification des économies, vente des matières premières à l’état brut, dépendance envers le marché international pour les exportations de produits bruts, dépendance envers le marché international pour les importations des biens de consommation y compris la santé, interdépendance nulle en termes d’intégration régionale et chaine de valeurs sous-régionales. En somme, des économies non résilientes aux chocs exogènes. Qu’est-ce que la BAD peut faire de plus?

Dans mes premiers mots, j’ai insisté sur la diversification de nos économies, la transformation structurelle et même spatiale de nos économies. Ce sont des thématiques que nous connaissons depuis. Ce n’est même pas nouveau. Mais comme vous le dites, avec la pandémie, on s’est rendu compte que les vulnérabilités qui sapent le développement de nos économies se sont amplifiées. Peut-être ce qu’on peut tirer de cette crise c’est vraiment la prise de conscience. Pour tous les responsables, les hauts responsables de nos pays, que ce soit du public ou du privé, tout le monde est maintenant convaincu qu’il faut agir, qu’il faut aller résolument à cette diversification. Il faut peut-être changer de paradigme, d’approche de développement, mais il faut aller à cette diversification économique.

Moi ce qui me rassure en Afrique centrale, il y a bien sûr les ressources humaines, mais il y a le potentiel. Vous prenez tous les secteurs, ces secteurs peuvent être porteurs pour la diversification des économies. Mais nous allons nous focaliser sur les secteurs qui, nous le croyons, peuvent être des secteurs chef de file. Nous allons insister sur l’agro-industrie. Nous allons faire de l’agriculture, de la chaine de valeur agricole, le moteur de cette diversification. Plusieurs chefs d’État de la région ont déjà demandé à la BAD de venir les voir pour (re)moderniser leur agriculture pour en faire une agriculture compétitive, une agriculture d’affaire qui prend en compte toute la chaine et bien entendu les petits producteurs.

Nous voulons développer l’industrie pharmaceutique. C’est indispensable! Une industrie qui intègre toute la chaine sanitaire mais une industrie qui nous permet d’avoir la capacité de réagir aux prochaines difficultés sanitaires que le monde peut avoir.
Ces secteurs sont les conséquences directes de la pandémie. Concernant l’agroalimentaire, avec la crise on s’est rendu compte que la sécurité alimentaire pour laquelle on a travaillé durant des années a été balayée en l’espace d’une année. Nous avons vu ressurgir des poches de crise alimentaire sur le continent. Ce qui n’est pas acceptable. Une fois que les importateurs de riz ont eu des difficultés à faire venir ces produits sur le continent, on a tout de suite commencé à paniquer. Pourtant, nous produisons la plupart des biens de première nécessité et nous sommes à mesure de les transformer. L’avènement de la Zlecaf nous permettra de commercer entre nous et de pouvoir garantir aux pays une alimentation basée sur les produits agricoles qui soient disponibles localement.

J’ai évoqué l’industrie pharmaceutique à cause de la riposte et des problèmes de vaccin. Lorsque la pandémie est devenue sévère, on a parfois dû attendre que les protocoles sanitaires soient mondiaux et donc que les médicaments viennent de l’extérieur. Nous ne pouvons pas sortir de cette crise si nous n’avons pas de vaccins et si les taux de vaccination ne s’améliorent pas sur le continent.

Le président de la Banque africaine de développement dit que «la colonne vertébrale pour le développement ce sont les infrastructures et en premier lieu l’électricité». Cette région est bénie pour les potentialités hydroélectriques que nous avons. Le grand projet Inga que nous soutenons et dont nous souhaitons voir s’achever les études d’ici à l’horizon 2025, sera un projet phare. Au Gabon, nous venons d’approuver le projet de Kinguele avec le secteur privé et c’est un modèle que nous souhaitons répliquer dans la sous-région.

Mais il y a aussi l’interconnexion, la route. Nous avons financé beaucoup de projets routiers et nous allons continuer. Mais il faut absolument que ces projets soient transformateurs dans le sens du désenclavement des zones capables d’apporter de la valeur ajoutée à nos économies. Nous allons également travailler sur le chemin de fer. Et je suis heureux de voir qu’au Cameroun, le projet de chemin de fer entre le Cameroun et le Tchad a vu ses études financées par la BAD. C’est un projet important qui va permettre de soulager les voies routières dans le transport des biens et des personnes.

Je terminerai par les technologies de l’information et de la communication. C’est une révolution que l’Afrique doit gagner. Et c’est une révolution qui permet à l’Afrique de se positionner au même niveau que les autres pays de ce monde. La modernisation des télécommunications doit se faire avec emphase. Nous comptons le faire. Nous avons le projet de la dorsale à fibre optique dans toute la région.

Vous me demandiez ce que la banque peut faire de plus dans cette approche de diversification, je dis que c’est en termes d’efficacité, d’action sur le terrain parce que les concepts ne sont pas nouveaux. Nous savons ce que nous devons faire, il faut agir sur le terrain.

Interview réalisée par le Journal Intégration et la CRTV

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