Yaoundé : Nigérians et Ghanéens «broient» du fer pour survivre

Sans emploi formel, ils se sont mués en récupérateurs de métaux au quartier Nkoabang.

Mba’asan, des jeunes nigérians et ghanéens à la recherche du fer.

Sans doute faudrait-il commencer en évoquant le lieudit Mba’asan. Niché à Nkoabang, le site sert de décharge aux populations de cette banlieue à l’est de Yaoundé. Ce 16 novembre 2020, Onwuka progresse en short sur un tas d’ordures. Tatouage d’araignée sur l’épaule gauche, il a le regard serein. À ses côtés, Awiwa, qui confesse 24 ans, dont 3 passés au Cameroun. Munis de burins, de haches et de marteaux, les deux jeunes Nigérians s’apprêtent à désosser un vieux taxi. Tout en gérant les mouvements d’un engin lourd, Onwuka insinue que ce job réclame deux choses: force physique et expertise. «Nous faisons ce métier depuis; c’est de ça que nous vivons ici au Cameroun», explique-t-il, tout en se plaignant d’un mal de hanches.

«Ajustement»
Malgré ce désagrément, on le comprend: Onwuka et une vingtaine d’autres jeunes parmi ses compatriotes résidant à Nkoabang sont sans-emploi. Ils se sont «ajustés» et ont fait de la profession de récupérateur informel de déchets un tremplin leur permettant de se redonner des moyens de se construire, se reconstruire une vie. «Certaines personnes pensent que (…) nous sommes fous», rigole Awiwa. Comme éléments complémentaires de sens, l’on obtient de lui qu’«il vaut mieux accepter cela que de voler». Ce qui se dit en filigrane dans ce propos englobe à la fois la peur du bien d’autrui et le génie de la récupération des métaux.

Selon plusieurs avis glanés au sein du groupe, la collecte du fer est rythmée par les moments de décharge des camions, entre 4 h et 7 h du matin. «Nous connaissons les immatriculations des camions qui font la collecte dans les quartiers des riches», expose Igwari, un jeune Ghanéen. Dans ce ciblage de fers intéressants, tous cherchent à optimiser l’efficacité de l’ensemble de la chaine de valeur, essentiellement à deux niveaux: remarquer la tendance générale du marché, en amont et en aval, et satisfaire les clients. Dans le fond, il s’agit d’un processus consistant à analyser les opportunités existant sur le marché du fer à Yaoundé, et à définir une offre concurrentielle s’adressant à une demande identifiée.

Difficultés
Substances chimiques, bactéries, bruit, horaires de nuit, mais aussi souffrances psychiques liées aux incivilités et à une mauvaise image de leur métier: «des risques multiples» pèsent sur ces jeunes. La fouille, qui se fait à mains nues dans les buissons, les interstices et les creux de Nkoabang, provoque parfois des frictions avec les riverains. Pour mieux contenir les déconvenues, ces jeunes entendent s’organiser au sein d’une coopérative et à sortir de la tutelle des mafieux du recyclage, à négocier des contrats avec des importateurs de métaux basés dans leur pays d’origine. Pour l’instant, ils n’ont aucune autonomie économique, puisqu’ils sont totalement dépendants d’une longue chaine. Les déchets qu’ils récupèrent sont pris en charge par des grossistes et semi-grossistes, via des intermédiaires basés au Camp Yabassi à Douala. Toutefois, à Nkoabang, ils ont réussi à donner naissance à une nouvelle catégorie d’«entrepreneurs des déchets», éloignés de la figure classique des chiffonniers dans la jungle urbaine.

Jean-René Meva’a Amougou

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