Derrière chaque saveur se révèlent des histoires des peuples, des identités culturelles, des modèles d’affranchissement, des aspirations à l’épanouissement. Le conte en a été fait le 14 février 2026 à l’occasion de la présentation des 14 mets intégrateurs du Cameroun.

Quatorze chefs cuisiniers ont fait de la valorisation de la gastronomie camerounaise leur affaire le 14 février 2026 à Yaoundé. Eru, bongo Tchobi, Ndolè, poulet DG, Kondrè, Sanga, Achu, Okok, poisson braisé, mets de pistache, boule de mil, Ebanda, et plantain pilé, ont de nouveau été mis en dégustation après une première initiative du genre un an plus tôt. Dans les assiettes servies à un large public d’expatriés et de natifs du Cameroun, le fumet de 14 mets raconte le quotidien des communautés ethniques du pays. Il porte bien au-delà le souffre des batailles immatérielles pour la pérennisation, la flore sert ses vertus aussi.bien thérapeutiques que nutritionnelles. «C’est difficile de déterminer le plat qui m’a marqué. Tous les mets que j’ai goûtés étaient succulents. Si j’enlève, le ndolè, le pistache et le mbongo tchobi, parce que ces plats sont très connus, j’ai découvert des saveurs que je ne connaissais pas avant comme l’okok, le sanga. Tout était extrêmement délicieux. Je ne m’attendais à rien en venant ici, mais je peux dire que l’expérience était assez intense», affirme Robinson, expatrié.
1 – Des histoires d’amour
Du pays Bassa dans la région du Littoral jusqu’aux confins de ce pays d’Afrique centrale, le mbongo (sauce noire à base d’épices de forêt) fédère les amoureux de l’art culinaire national. Comme l’ensemble des plats emblématiques du pays, le mbongo est dorénavant cuisiné par tous les Camerounais dans sa formule originelle ou dans des versions revisitées. Ces derniers perpétuent ainsi un héritage né d’une histoire d’amour. De l’initiative d’une épouse de plaire à son mari; car ici au Cameroun l’on se dit, de femme à femme, que de l’entretien du ventre, dépend en partie l’épanouissement des sentiments amoureux de l’homme. «La cuisine, en tant que lieu et en tant qu’ensemble de pratiques est le fondement même des sociétés à partir du foyer. L’alimentation étant le besoin primordial qui en a motivé la mise en place est aussi un épicentre symbolique et immatériel à partir duquel se diffuse et la transmission des savoir-faire; car il a bien fallu qu’un jour, une femme forme le projet d’inventer et de concocter un mets spécial dans le but de séduire son mari, autant par la puissance du fumet et du goût, que par l’originalité du plat servi, pour que soit inventer cette célèbre sauce que l’on connait sous le nom de mbongo, et dont la recette s’est transmise de mère en fille depuis des siècles. Au point de devenir une marque de fabrique faisant partie de l’identité culturelle et culinaire du Cameroun», affirme le Professeur Charles Bikoy, directeur du Centre international de recherches et de documentation sur les traditions et les langues africaines (Cerdotola).
2- Une histoire d’identité
La présentation des 14 mets emblématiques du Cameroun se tient dans un contexte de mondialisation galopante. Lequel phénomène induit la perte progressive des repères culturels locaux au profit des modèles occidentaux. En plaçant notamment les savoirs ancestraux sur une balance inférieure aux procédés modernes important. Dans ce contexte, la gastronomie camerounaise apparait comme le champ où se livre des batailles silencieuses pour la survie et la valorisation des cultures endogènes. Loin des sphères politiques et des cadrages diplomatiques, les restaurateurs camerounais balisent le chemin vers la labélisation des 14 mets emblématiques du pays. «Au sortir de mes études en France, j’avais du mal à m’imaginer en train de cuisiner et servir des mets français. Ce n’était pas moi. Ces choses ne me ressemblent pas. Elles ne font pas partir de mon identité. Donc j’ai préféré me tourner vers les repas camerounais qui me ressemblent et qui font partie de ma culture », narre le chef Emile Engoulou Engoulou, président de l’Association des chefs cuisiniers du Cameroun.
Les 14 mets emblématiques ouvrent préfigurent ainsi l’aventure d’une reconstruction et d’un repositionnement des mets patrimoniaux camerounais sur la scène internationale. «Jamais, il ne viendrait à l’esprit d’un Africain de présenter une cuisine autre que celles issues de ses propres traditions ancestrales à l’instar des 14 mets ici sélectionnés; ce faisant, il assure alors la transmission de ses propres traditions, ajoutant ainsi de la densité à la texture identitaire collective à laquelle chacun appartient d’abord avant de s’ouvrir au monde. Nous affirmons ainsi notre différence et notre originalité dans un monde qui s’est globalisé. Grâce à la cuisine, il est facile de montrer notre résilience face à l’unification des modes alimentaires dominés par les céréales, la viande et quelques fois le poisson comme en Occident», déclare le pr Charles Bikoy.
Pour l’homme de sciences cependant, le narratif de cette aventure initiée sous l’impulsion de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) participe de l’affranchissement psychologique face à la déconstruction des valeurs ancestrales africaines. « La question du lien social me semble de loin la plus importante pour la production des africains de demain, des africains qui puissent être des citadins du monde, bâtisseurs des nations, des acteurs de la renaissance aussi chère à nos vœux. Car en habituant les enfants à préférer la cuisine traditionnelle, nous orientons positivement leur identité de base, nous éduquons leur goût nous formatons leur sensibilité dans divers sens qui répondent à nos intérêts supérieurs. Nous établissons avec eux ce que certains théoriciens du lien socio-culturel appellent le Pacte dénégatif au plan psychologique en configurant en nous un attachement à nos cultures et à nos sociétés qui n’ont pas besoin d’être prêtes pour être aimées, défendues », conclut le Pr Charles Bikoy.
Louise Nsana
Quatre aires culturelles mises en bouche
La promotion et la vulgarisation des 14 mets intégrateurs du Cameroun se poursuivent. Dans une place reconvertie en vitrine de l’art décoratif traditionnel; un public égayé profite des spécialités locales dans une ambiance ponctuée de danses et chants patrimoniaux. Sous la houlette de 14 restaurateurs à la renommée établie, les convives font connaissance avec les communautés des quatre aires culturelles du pays au travers de leur art culinaire.
Une bouchée pour repeindre la zone soudano-sahélienne, sa savane, sa faune dense et diversifiée et la richesse de ses plantes graminées. Une autre bouchée pour tisser les lianes de la forêt, abri des communautés de l’aire Fang-Beti; où la flore sert ses vertus aussi bien thérapeutiques que nutritionnelles à l’humanité. On y découvre le goût original de l’okok, plante sauvage cuisinée avec de l’arachide et de l’extrait de noix de palme. L’onctuosité du Achu et sa couleur jaune rappellent à la mémoire de tous la beauté des paysages montagneux de l’Ouest. Là-bas l’agriculture est florissante. Ses terres jouxtent le Littoral où des plats de Ndolè et de mbongo redéfinissent au quotidien les frontières du goût.
La présentation des 14 mets intégrateurs est liée à une procédure de labellisation entamée auprès de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) courant 2022 en vue l’établissement d’indications géographiques.






