Home INTÉGRATION RÉGIONALE Art culinaire camerounais : l’intégration se négocie à coups de fourchettes

Art culinaire camerounais : l’intégration se négocie à coups de fourchettes

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Les 14 mets emblématiques du Cameroun revisités en version canapés

La circulation des mets d’une région à une autre du Cameroun créé une ouverture d’esprit entre les peuples; favorisant un sentiment d’appartenance commune.

Les 14 mets emblématiques du Cameroun revisités en version canapés

Au Cameroun, les mets traditionnels ont dépassé leur simple fonction nourricière pour devenir des facteurs d’expressions ethniques, des moteurs d’intégration et des éléments d’unification des communautés. Ici, le partage d’un met traditionnels entre ressortissants de groupes ethniques différents devient un symbole de fraternisation et d’acceptation de l’identité culturelle d’un tiers. «Mes collègues et moi on a décidé de faire nos after work le dimanche après-midi. Je vais leur faire découvrir le Nsougui (sauce à base de jus de noix de palme et d’arachides) avec le Ikwan (met à base de macabo et de manioc rapés associé à de l’huile rouge). Ça change un peu parce que les gens maitrisent déjà le Mbongo. Donc je vais leur montrer autre chose», déclare Ngo Bolol Hermine.

De tels regroupements autour de la gastronomie locale ne sont pas des actes hasardeux. Pour le sociologue Olivier Sack, il faut y voir l’adaptation, à l’ère de la modernité, des modèles traditionnels de sociabilisation. «On peut encore apercevoir dans nos villages que la cuisine, pour parler de la place où se concocte les mets dans les foyers) restent le lieu par excellence de renforcement des liens familiaux. Les femmes y font la cuisine entourée des enfants et quelque fois du chef de la maison quand il n’a rien à faire. Et donc par ricochet les mets qui sortent de cette place symbolique du foyer deviennent eux-mêmes des objets de communion. On rassemble les enfants autour d’un même plat ; de façon subliminale on transporte les visiteurs à la cuisine par le biais d’un plat fumant, etc. Quand on revient donc à notre contexte, on se rend vite compte que cela est resté ainsi dans les consciences des Camerounais en.particulier et des Africains en général. Partager les mets de chez soi c’est un acte fort symbolique», souligne-t-il.

Chaque met traditionnel du Cameroun porte l’identité des peuples et les déterminants des cultures typiques des différentes aires géographiques du pays. Cependant les brassages culturels, l’urbanisation et les migrations des populations ont favorisé l’appropriation par tous les groupes ethniques des traditions culinaires existant sur le territoire national. Ainsi la sauce jaune au taro pilé n’est plus l’affaire seule des peuples du grassfield, tout comme le ndolè et son accompagnement de miondos ravivent les cœurs bien au-delà de la région du Littoral. Le kilichi, autre met emblématique du Cameroun, se déguste dans le Grand sud tout comme dans le septentrion à côté des feuilles d’okok qui continuent leur migration dans toutes les régions. «Je cuisine maintenant bien l’Okok sucré. Quand je quittais l’Extrême-Nord pour faire mes études ici il y a une dizaine d’années, je n’avais jamais mangé cet aliment. Je ne savais même pas que ça existe. Je partageais la chambre à la cité universitaire avec une fille Eton, et c’est elle qui m’a appris à préparer. Au début, je ne savais pas bien extraire le jus de noix, je mettais beaucoup d’eau et mon okok était toujours plus léger que le sien. Maintenant, j’ai la technique et c’est le même procédé que j’utilise pour faire le Sangha», explique Mamie Tinguetin. Cette dernière touche du doigt la mutation de progressive de des modes d’apprentissage culinaire au Cameroun. La transmission de ce savoir-faire qui, jusqu’ici, se faisait de mère à fille a mué, entrainant avec elle des recettes revisitées selon diverses sensibilités.

«La coutume au village quand on grandissait était telle que mon père ne pouvait pas tuer un gibier comme, le boa, l’antilope, la biche, le singe, etc, et le dépecer sans que son frère ne soit présent pour le partage. La viande était la viande de la famille et donc tout le monde se pliait aux mêmes règles. Mon père était le chef du village donc tout se faisait dans sa maison. Les liens étaient si forts que nous les enfants nous devions aussi remettre à papa les gros gibiers que nous chassions pour qu’il procède au partage. Il y’avait également des mets que mama ne pouvait pas préparer sans appeler l’oncle et vis versa parce que cette fois, elle se plaçait dans la posture de la femme. C’est-à-dire qu’on considère que le frère de ton mari est ton mari. C’est pourquoi, un homme pouvait hériter de la femme de son frère à son décès. C’était la coutume et elle permettait de préservait les liens familiaux. Quand vous regardez qu’un village correspond à une famille chez les Bassa, vous comprenez donc comment pouvait etre la vie au village avant», raconte Calvin Ba Bata’a. Du récit de l’octogénaire se dégage une constance selon laquelle, les mets locaux n’ont pas vocation à seulement satisfaire des besoins physiologiques primaires.

Louise Nsana

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