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Mireille Ndzianga : «les saupoudrages budgétaires et le FMI ont façonné cette paralysie»

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Spécialiste des organisations régionales africaines, la Gabonaise décrypte les mécanismes financiers et les contraintes externes qui ont conduit la Cemac à fonctionner en service minimum, révélant les limites de l’intégration et la fragilité géopolitique de l’Afrique centrale.

La Cemac fonctionne fonctionne désormais en service minimum. Comment en est-on arrivé là ?

Merci. Pour comprendre, il faut regarder la structure financière et la gouvernance de l’institution. Depuis des années, la Cemac fonctionne avec des budgets insuffisants et des mécanismes de financement fragmentés. Les contributions des États membres sont souvent versées en retard, et la Taxe communautaire d’intégration (TCI), qui devrait assurer la base financière de la Commission, n’est pas collectée de manière régulière. Résultat : les projets sont lancés de manière ponctuelle, mais jamais pleinement financés. Ce que certains appellent les « saupoudrages » budgétaires.

Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par « saupoudrages » ?

Il s’agit de répartir les ressources disponibles sur de multiples projets, sans qu’aucun ne soit réellement prioritaire. Plutôt que de financer correctement un programme pour qu’il aboutisse, on injecte de petites sommes ici et là. Les initiatives avancent, mais lentement, de manière discontinue, et souvent avec des résultats limités. C’est ce qui explique que certains programmes communautaires semblent exister sur le papier, mais restent inefficaces sur le terrain.

Et le FMI ? Quel rôle joue-t-il dans cette situation ?

Le FMI a une influence considérable. Lors du sommet de Brazzaville le 22 janvier, ses experts ont recommandé à la Commission de céder une grande partie de son rôle à l’outil financier intégré qu’est le Pref-Cemac,. Je pense que l’idée était de sécuriser les flux financiers avant de poursuivre les projets. Mais cela a eu pour effet immédiat de ralentir l’ensemble de l’action administrative. Le service minimum est donc aussi le produit d’un ajustement externe : la Cemac doit se conformer aux recommandations financières internationales, au détriment parfois de sa propre autonomie opérationnelle.

Certains pourraient voir cela comme un choix pragmatique. Qu’en pensez-vous ?

C’est vrai que, sur le papier, le Pref-Cemac est censé renforcer la discipline financière et garantir la viabilité des projets. Mais le problème est que la Commission est déjà faible et dépendante des États membres. Les recommandations du FMI, bien qu’utiles, accentuent la tendance à la prudence excessive. Au lieu de permettre un vrai pilotage stratégique, elles favorisent le statu quo : les bureaux continuent d’exister, mais les projets stagnent.

Comment cette situation affecte-t-elle la crédibilité et le poids géopolitique de la Cemac ?

Gravement. Sur le plan régional, la Cemac devient un bloc dispersé. Alors que d’autres organisations africaines comme la CEDEAO ou la SADC renforcent leur influence, l’Afrique centrale paraît incapable de coordonner des réponses rapides aux crises politiques, sécuritaires ou économiques. Les partenaires et investisseurs internationaux perçoivent une institution lente, peu fiable, et cela affaiblit la capacité de négociation collective des États membres.

Certains observateurs évoquent des malversations financières présumées au sein de la Cemac. Qu’en pensez-vous?

Il faut distinguer les faits avérés des rumeurs. Officiellement, aucune enquête publique n’a confirmé de malversations, mais lors du sommet de Brazzaville le 22 janvier, les experts du FMI ont reconnu que la Cemac souffrait de faiblesses structurelles dans la gestion de ses finances. Selon eux, certaines pratiques internes, comme les décaissements retardés et les répartitions budgétaires fragmentées, contribuent à une perception de manque de rigueur.

Lire plus : Commission de la Cemac : les voyants passent du vert au rouge en quelques semaines

Dans les coulisses, des fonctionnaires et partenaires, sous couvert d’anonymat, confirment ce diagnostic : ce n’est pas forcément de la malversation intentionnelle, mais un système où les budgets sont « saupoudrés » sur plusieurs projets, sans suivi rigoureux, ce qui génère inefficacité et soupçons. Le FMI a donc explicitement souligné que ces insuffisances doivent être corrigées pour restaurer la confiance et assurer une gouvernance financière plus transparente.

Peut-on espérer une réforme qui rétablisse l’efficacité de la Commission ?

Oui, mais cela nécessite trois éléments : d’abord, une discipline budgétaire stricte, avec un recouvrement régulier de la TCI et un engagement clair des États. Ensuite, un pilotage stratégique capable de prioriser les projets au lieu de les saupoudrer. Enfin, un équilibre entre respect des recommandations du FMI et autonomie institutionnelle. Sans cela, la Cemac restera coincée entre budgets insuffisants, recommandations externes et attentes régionales.

Pour conclure, quel message souhaitez-vous faire passer aux États membres et aux partenaires internationaux ?

La Cemac est un outil stratégique pour l’Afrique centrale. La laisser fonctionner en service minimum, avec des financements insuffisants et des projets fragmentés, c’est affaiblir tout l’espace régional. Il faut une volonté politique forte pour consolider l’institution, harmoniser les financements et garantir que les projets aboutissent. Les saupoudrages et la dépendance au FMI ne doivent pas remplacer la responsabilité collective des États membres. La stabilité et l’influence de la région en dépendent.

Rémy Biniou

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