Pour sa 10e édition, le festival Tokna Massana a réuni du 7 au 11 avril 2026 à Bongor, au Tchad, des milliers de Massa venus des deux rives du Logone. Un rendez-vous culturel majeur qui dépasse la célébration folklorique pour poser, avec une acuité croissante, la question de la survie d’un patrimoine menacé par les mutations contemporaines.

Tous les décès ne se valent pas dans la pure tradition Bassa. Les croyances fondamentales du peuple de la grotte permettent de distinguer le décès des patriarches et des dignitaires (Nsii mut), celui des personnes âgées de moins de 70 ans et les jeunes (Nyemb) et enfin la mort des nourrissons (Matjel, sang en langue Bassa). De cette classification découle des pratiques distinctes d’obsèques et des rites spécifiques. Le Nsii mut répond à une commémoration de la vie du disparu, le Matjel à contrario ne donne lieu à aucune cérémonie funéraire mais à des rites de purification. Pour le reste, les obsèques sont organisées suivant des protocoles bien établies par la tradition. Et la mobilisation des membres de tout le clan concerné en est la clé de voute. Aussi, l’annonce du deuil franchit des souches sociales étendues, à la sous-famille, au clan, les familles maternelles (le plus souvent issue d’autres clans suivant les logiques d’organisation familiale du peuple Bassa) et les belles-familles.
«On commence par annoncer le deuil aux géniteurs et aux beaux-fils. Et les préparatifs du deuil peuvent commencer. C’est le responsable du deuil qui conduit le deuil avec le père de famille. Certains demandent souvent à connaitre quelle est l’origine du décès du disparu. Ils peuvent procéder au gambi (divination par l’araignée mygale, Ndlr). Quand vient l’enterrement, chaque village a des creuseurs de tombe, on fait appel à eux et lorsqu’ils ont fini l’ouvrage on leur dit au revoir (Entendez par là qu’on leur remet des présents en vivres, Ndlr)», explique Mbombok Tchek.
L’étape ainsi rapportée par le guide spirituel Bassa est la base d’une mécanique portée sur la valorisation des positions au sein de la famille. Chaque acte d’attention permet d’atteindre cet idéal. «Pour aller annoncer le deuil aux géniteurs, et même quand il faut aller annoncer le deuil aux géniteurs et aux oncles maternels, ou à la belle-famille, il y a des présents (des vivres principalement, Ndlr). Pendant le deuil, c’est la veillée qui commence. On donne aux géniteurs, leur poulet qu’ils doivent tuer durant cette même nuit. Les oncles maternels ont eux aussi leurs pratiques, vous entendrez qu’ils s’en vont chercher les certaines parties de viandes; ici, ils coupent des régimes de plantains dans la cour», continue le gardien du savoir ancestral. La remise de présents à l’endroit des concernés se poursuit à chaque étape, notamment après la tenue des palabres
Solidarité et continuité
En pays Bassa, les obsèques sont le cadre d’expression de la solidarité ancestrale. Chaque action posée de bon cœur, chaque contribution participe d’une dynamique sociale dont les moteurs ont suivi les mêmes cycles sur plusieurs générations.
«Lorsque le deuil tombait, les gens de la maison n’allaient pas au champ. Personne ne faisait un travail extérieur à la maison. Tout ce qui pouvait se faire avait lieu dans la concession. Ce sont les gens qui les assistaient pour le deuil qui apportaient toute la nourriture, les chasseurs rapportaient de la viande et les vignerons se chargeaient du vin. Les femmes apportaient les pierres et les hommes et les jeunes ramenaient le sable pour la tombe», renseigne Mbombok Tchek. Dans une aisance nostalgique des pratiques d’autrefois, ce dernier dépeint des actes communautaires axés sur le partage. Des pensées qui rappellent que la réalité n’est plus la même et dans les villages les dynamiques subissent les effets de la modernisation ; Le partage perd sa place dans les interactions humaines pour se résumer progressivement à quelques cordialités.
Les Bakỉl (beaux-fils en langue Bassa, Ndlr) ne bénéficient d’aucune attention inhérente à leur position au sein de la cellule familiale. Leur statut induit des responsabilités qui se donnent à voir à l’occasion d’obsèques. «Le jour du deuil. Le responsable du deuil organise les prises de parole. «Les géniteurs prennent la parole en premier lieu pour interroger sur les circonstances de la mort. Derrière eux, les oncles maternels. Ensuite les beaux-fils, pourquoi? Parce que le beau-père pouvait avoir entamé l’achat d’une parcelle de forêt quelque part et il n’a pas fini, son beau-fils vient donc pendant les obsèques demander à qui il doit verser le rester de l’argent. Et si quelqu’un avait commencé à payer un terrain chez le beau- père et qu’il n’avait pas versé tout l’argent, cette personne va aussi se lever pour demander que: puisque ce monsieur est mort qui va poursuivre cette affaire? À la fin, le porte-parole du village va prendre la parole et questionner aussi sur les circonstances de la mort», ajoute Mbombok Tchek ; dont le propos est une introduction à la tenue des palabres. Lesquelles marquent l’ouverture vers la mise en terre de la dépouille aux premières heures de la matinée ou en début de soirée, en présence seule des hommes.
Louise Nsana