Le report des élections législatives et municipales décidé en février 2026 prolonge les mandats en cours et installe une attente incertaine. Sur le terrain, acteurs politiques et citoyens s’organisent, mais les équilibres semblent peu évoluer, au bénéfice du parti au pouvoir.
Au marché Mokolo, à Yaoundé, l’actualité politique s’invite entre deux étals de tomates. « On nous dit d’attendre encore les élections, mais ça change quoi pour nous ? », lance Edith Kuété, commerçante de 42 ans. Autour d’elle, les clients discutent à voix basse. Depuis l’annonce du président Paul Biya, le 10 février 2026, prorogeant les mandats des députés et conseillers municipaux, le pays est entré dans une temporalité suspendue. Officiellement, la mesure repose sur une base légale. L’article 15 de la Constitution permet, dans des circonstances exceptionnelles, de maintenir les élus en fonction au-delà de leur mandat. Une lecture confirmée par le politologue Mohamed Fabilou, qui évoque « une procédure conforme au droit positif, dans un contexte nécessitant des ajustements».
Sur le terrain, cependant, la perception diffère. Serge Tchoumbou, militant du PCRN parle d’« un gel du jeu politique ». Selon lui, « prolonger les mandats actuels, c’est maintenir les mêmes rapports de force sans passer par les urnes ». Dans les faits, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) conserve la majorité à l’Assemblée nationale et contrôle l’essentiel des exécutifs communaux.
Dans les quartiers populaires de Douala comme dans certaines communes rurales du Nord, la prorogation n’a pas le même sens pour tous. « Les maires sont toujours là, les projets continuent, mais nous, on n’a jamais été consultés à nouveau », observe Hamadou Issa, enseignant à Maroua. Du côté des institutions, le discours se veut rassurant. Un cadre du ministère de l’Administration territoriale, ayant requis l’anonymat, évoque « une nécessité d’assurer la stabilité institutionnelle dans un contexte complexe, notamment sécuritaire et logistique ». Il insiste sur « la continuité du service public » comme priorité.
Pourtant, cette continuité interroge. Dans un système où les élections locales et législatives constituent un moment clé de redevabilité, leur report prolonge mécaniquement les équilibres existants. « Le temps politique n’est jamais neutre », analyse le sociologue politique André Nkoum. « Dans un système de parti dominant, chaque prolongation bénéficie d’abord à ceux qui occupent déjà les positions de pouvoir ».
Face à cette situation, les partis d’opposition tentent de s’adapter. À Yaoundé, le Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) multiplie les campagnes d’inscription sur les listes électorales. À Foumban, l’Union démocratique du Cameroun (UDC) organise ses réunions internes. D’autres formations, comme l’UPC ou le MP3, poursuivent leurs activités de terrain. Mais ces dynamiques restent fragmentées. « Chacun travaille dans son coin », reconnaît un cadre du MRC. « Il n’y a pas de stratégie commune face au RDPC ». Une réalité qui limite leur capacité à transformer cette période d’attente en avantage politique. Dans le même temps, les élus en place continuent d’exercer leurs fonctions. « Nous poursuivons les projets engagés pour nos populations », défend un maire du Centre, membre du RDPC. « La prorogation nous permet d’achever certains chantiers sans rupture ».
Dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, marquées par la crise sécuritaire depuis 2017, la question prend une dimension plus sensible. À Bamenda, un responsable d’ONG locale souligne que « plusieurs populations sont déplacées ou absentes du processus électoral depuis des années ». Dans ces zones, la prorogation des mandats soulève des interrogations sur la représentativité réelle des élus. « On prolonge des mandats là où les électeurs n’ont parfois pas pu voter librement », note Annie Konguep, observatrice de la société civile.
Au-delà des positions partisanes, la situation relance un débat plus large sur le fonctionnement du système électoral camerounais. Qui doit décider du calendrier électoral ? Et selon quels mécanismes de contrôle ? Pour André Nkoum, « la question n’est pas seulement juridique, elle est politique ». Il estime que « la crédibilité du processus démocratique dépend aussi de la perception d’équité entre les acteurs ».
En attendant une nouvelle échéance électorale, encore inconnue, la vie politique camerounaise continue de s’organiser dans cet entre-deux. Dans les marchés, les universités ou les sièges de partis, une certitude demeure : le temps s’étire, mais ses effets ne se répartissent pas de manière égale.
Tom.
