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Les chefs traditionnels, couronne haute et dossiers fonciers en main

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Au Cameroun, la terre ne dort jamais. Elle se cultive, se transmet, se dispute parfois, et désormais… elle se titre.

Longtemps considérés comme les gardiens des traditions, les chefs coutumiers font une entrée remarquée dans l’arène très technique – et souvent redoutée – du foncier moderne. Les voilà impliqués dans les procédures d’obtention du titre foncier, non plus seulement comme sages consultés à l’ombre du fromager, mais comme acteurs identifiés d’un processus administratif aux allures de parcours du combattant. Et dans ce ballet nouveau, chacun observe, calcule et s’ajuste, car la moindre parcelle raconte une histoire, engage des intérêts et dessine des rapports de force subtils.

Il faut dire que le foncier, chez nous, a toujours été une affaire sérieuse. Un mélange subtil de mémoire collective, de limites tracées à la machette et de récits transmis de génération en génération. « Cette parcelle appartenait à mon grand-père » n’est pas qu’une phrase : c’est parfois un argument juridique officieux. Dans ce contexte, associer les chefs traditionnels aux démarches formelles relève presque du bon sens. Qui mieux qu’eux connaît l’histoire des terres, les alliances anciennes, les conflits latents et les compromis oubliés ? Leur parole, souvent brève mais pesée, peut désamorcer des querelles que des piles de dossiers n’ont jamais réussi à éteindre durablement.

En les intégrant davantage aux procédures, l’État semble reconnaître une évidence : la sécurisation foncière ne peut ignorer la réalité coutumière. Le chef devient alors un pont entre deux mondes. D’un côté, l’administration, ses formulaires, ses délais et ses cachets. De l’autre, la communauté, ses usages, ses palabres et ses équilibres fragiles. Une passerelle précieuse, à condition qu’elle soit solide. Car si le pont vacille, ce sont des villages entiers qui risquent de douter de la justice des décisions prises en leur nom.

Car l’équation n’est pas sans défis. Le foncier, c’est du pouvoir. Et le pouvoir, même coiffé d’une couronne traditionnelle, exige des garde-fous. Comment garantir la transparence ? Comment éviter que l’on confonde médiation et décision unilatérale ? La modernisation administrative ne doit pas se transformer en féodalité 2.0. La majesté, oui ; l’arbitraire, non. Les textes devront donc préciser les contours de cette nouvelle responsabilité, afin que l’autorité morale ne déborde pas sur la légalité républicaine.

Sur le terrain, pourtant, beaucoup saluent cette évolution. Pour des comm souvent perdues dans le labyrinthe des procédures, la présence du chef rassure. Il traduit le langage administratif en mots compréhensibles et rappelle, le cas échéant, que la terre n’est pas qu’un actif économique : elle est mémoire, identité, parfois même spiritualité. On ne déplace pas une borne comme on déplace un meuble. Chaque décision touche des familles entières et engage l’avenir de générations qui comptent sur la stabilité de leurs droits.

Avec une pointe d’humour, certains murmurent que le titre foncier a enfin trouvé son griot. Avant le cachet officiel, il y aura peut-être le récit des origines. Avant le plan cadastral, la mémoire du village. Et si cette alliance entre tradition et modernité fonctionnait, elle pourrait réduire bien des conflits qui encombrent tribunaux et chefferies. Un mariage inattendu où l’ordinateur et le tambour pourraient, qui sait, battre au même rythme administratif.

Reste à écrire la suite avec rigueur. Associer les chefs traditionnels au foncier peut renforcer la légitimité des décisions et apaiser les tensions, à condition d’encadrer clairement les rôles et responsabilités. La terre, elle, continuera de nourrir les corps et les imaginaires. Mais si elle peut, en plus, nourrir la sécurité juridique, alors cette entrée « en toute majesté » dans le champ administratif pourrait bien être plus qu’un symbole : une réforme silencieuse aux effets durables. À condition que chacun joue sa partition avec sens de l’intérêt général et respect scrupuleux des règles communes.

Jean-René Meva’a Amougou

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