Le traditionnel message du 10 février du chef de l’État semble perdre de son pouvoir de séduction auprès des jeunes Camerounais.

Autrefois attendu comme un moment suspendu, ce rendez-vous annuel, suscite désormais plus d’indifférence que d’adhésion. Pour une frange importante de la jeunesse, les discours solennels ne suffisent plus : ils veulent des résultats concrets, palpables et immédiats : emplois durables, infrastructures fonctionnelles, accès au crédit, accompagnement réel à l’entrepreneuriat. Bref, du tangible plutôt que des mots qui résonnent dans le vide.
Dans les quartiers populaires comme sur les campus universitaires, rares sont ceux qui interrompent leurs activités pour suivre l’allocution. « Nous voulons voir, pas seulement entendre », résume Alex Manga, étudiant de Yaoundé. Entre chiffres astronomiques et montants budgétaires abstraits, la technicité du discours accentue le sentiment de distance. « On parle de milliards, mais moi je cherche 5 000 francs pour lancer mon activité », confie Essomba Janvier avec un mélange d’humour et d’exaspération. La jeunesse, connectée et informée, compare, analyse et commente en temps réel : elle confronte les annonces aux réalités vécues et aux expériences d’autres pays.
Au-delà du ton, c’est la perception d’un président déconnecté des réalités sociales qui nourrit la défiance : inflation galopante, sous-emploi chronique, difficultés d’accès au logement, fragilité des services publics. Les discours sont jugés généraux, répétitifs, parfois « à côté de la plaque ». Certains avancent même que ces mots ne seraient pas directement les siens : derrière lui, une « oligarchie bureaucratique » filtrerait l’information, orienterait les décisions et formaterait les discours pour préserver ses privilèges plutôt que répondre aux urgences sociales. Dans cette lecture critique, la parole présidentielle devient moins l’expression d’une vision personnelle que le produit d’un système qui cherche à se maintenir. Les plus sceptiques ajoutent que le président lui-même ne maîtriserait pas toujours la technicité des chiffres avancés, renforçant l’idée d’un président marionnette manipulée par son entourage.
Si le rendez-vous du 10 février conserve sa valeur institutionnelle, son pouvoir mobilisateur s’érode. La jeunesse ne se contente plus de recevoir des annonces : elle exige de voir leur impact concret dans sa vie quotidienne. Le boycott silencieux, le manque de connexion émotionnelle, traduisent un message politique limpide : la jeunesse ne rejette pas la présidence, mais réclame des politiques publiques visibles et tangibles. La solennité du discours ne suffit plus, et l’autorité symbolique perd son poids face à la réalité vécue.
Dans un pays où la majorité de la population est jeune, ce désintérêt représente un défi stratégique majeur pour le pouvoir : sans retombées concrètes sur le terrain, la parole présidentielle risque de perdre en crédibilité, et les discours pourraient devenir des rituels vides, lus et relus sans réel impact. La question n’est plus seulement de capter l’attention, mais de rétablir la confiance entre la parole officielle et l’expérience réelle de la jeunesse. Le message est clair : dans un Cameroun jeune, dynamique et connecté, les mots ne suffisent plus ; il faut agir. Et tant que ces promesses resteront abstraites, la jeunesse continuera de préférer ses réseaux sociaux et ses discussions informelles aux allocutions présidentielles, parfois perçues plus comme des spectacles que comme des instruments de transformation.
Tom





