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Ouattara est-il irréprochable?

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Alassane Ouattara

Il y a quelques jours, le président nigérien a accusé Alassane Dramane Ouattara d’être l’un des sponsors de l’attaque contre la base aérienne de Niamey, attaque au cours de laquelle une vingtaine d’assaillants, dont un ressortissant français, avaient trouvé la mort.

Alassane Ouattara

Ces accusations, lourdes de sens dans un contexte régional déjà tendu, ont immédiatement provoqué une vague d’indignation parmi les partisans du président ivoirien. Pour eux, il s’agit d’une atteinte grave à l’honneur et à la réputation de leur leader. certains ont même réagi avec une virulence inquiétante. À Abidjan, notamment, des voix se sont élevées pour sommer la communauté nigérienne vivant en Côte d’Ivoire de se désolidariser publiquement des propos de son président, sous peine de subir des représailles. Cette réaction est non seulement dangereuse, mais profondément injuste. Elle traduit une confusion entre un État, ses dirigeants et ses citoyens ordinaires. Faire peser sur des civils la responsabilité de déclarations politiques qu’ils ne contrôlent pas revient à exporter un conflit diplomatique sur le terrain social, avec tous les risques de violences communautaires que cela comporte.

Cependant, au-delà de l’indignation et des menaces, un certain nombre d’éléments méritent d’être rappelés afin de replacer cette affaire dans une perspective plus large. D’abord, il ne faut pas oublier qu’Alassane Ouattara s’était déclaré prêt, dans le cadre de la CEDEAO, à envoyer des soldats au Niger afin de déloger les militaires au pouvoir et de réinstaller le président déchu Mohamed Bazoum. Or, une telle opération ne pouvait raisonnablement se faire sans recours à la force. Parler d’intervention militaire, même sous couvert de légalité régionale, signifie accepter l’usage de moyens coercitifs, avec toutes les conséquences que cela implique. Dans ce contexte, il n’est pas totalement absurde que les autorités nigériennes perçoivent certaines positions ivoiriennes comme hostiles, voire comme une forme d’ingérence. Les accusations portées par le général Abdourahamane Tiani ne peuvent donc pas être balayées d’un revers de main comme de simples paroles en l’air. On peut certes exiger des preuves et appeler à la prudence diplomatique, mais il est difficile d’imaginer qu’un chef d’État ou un dirigeant militaire de ce niveau formule publiquement de telles accusations sans penser disposer d’éléments pour étayer son propos.

Ensuite, l’histoire politique récente de la sous-région invite à une certaine retenue dans les jugements hâtifs. Au Burkina Faso, par exemple, des observateurs estiment qu’Alassane Ouattara avait déjà été à la manœuvre, aux côtés de Guillaume Soro, dans une tentative de coup d’État contre les autorités de la transition en septembre 2015. Que l’on adhère ou non à cette lecture des faits, elle alimente une perception régionale selon laquelle le président ivoirien jouerait un rôle actif, parfois controversé, dans les recompositions politiques des pays voisins.

Dès lors, affirmer que le Niger est en guerre contre la Côte d’Ivoire dans son ensemble relève d’un abus de langage. Les propos incriminés visent une personne, en l’occurrence le président Ouattara, et non le peuple ivoirien. Assimiler les accusations contre un dirigeant à une attaque contre toute une nation est une stratégie rhétorique qui sert souvent à mobiliser l’opinion interne, mais qui brouille le débat et empêche une analyse sereine des responsabilités réelles.

Enfin, il est excessif de présenter Alassane Ouattara comme totalement innocent dans cette affaire rocambolesque. Son activisme diplomatique et militaire déclaré, son rôle perçu dans certaines crises régionales et sa posture ferme vis-à-vis des régimes militaires du Sahel contribuent à nourrir la méfiance et les soupçons. Cela ne signifie pas que les accusations portées contre lui soient automatiquement vraies, mais plutôt qu’elles s’inscrivent dans un climat où les rivalités politiques, les intérêts stratégiques et les jeux d’influence rendent toute posture de victime difficilement tenable.

Cette crise met en lumière la fragilité des relations interétatiques en Afrique de l’Ouest et les dangers d’une surenchère verbale. Elle rappelle surtout la nécessité de distinguer les peuples de leurs dirigeants, de privilégier la diplomatie à l’escalade et d’analyser les accusations avec rigueur, sans naïveté ni passion partisane.

Jean-Claude Djéréké

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