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Monts Mandara : quand la mémoire Kirdi vacille entre kalachnikovs, religions importées et manœuvre politiques

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Levée du soleil sur les Monts Mandara

Lieux sacrés désertés, rites célébrés dans la peur, chefs traditionnels contestés, terrorisme tapis dans les montagnes. Dans les Monts Mandara, le patrimoine vivant des peuples kirdi est pris en étau. Enquête au cœur d’un territoire sous tension, désormais scruté par l’Unesco et miné par des décisions politiques explosives.

À Tourou, à Kotraba ou sur les hauteurs de Souledé-Roua, les anciens parlent à voix basse. «Avant, on montait sur la colline sacrée à visage découvert. Aujourd’hui, on y va la nuit, quand on y va encore», confie un notable kirdi, regard fuyant. Les grottes rituelles et les rochers d’initiation, jadis lieux de cohésion sociale, sont progressivement abandonnés. Les rites coutumiers exi²stent toujours, mais sous une forme fragmentée. «On initie encore les enfants, mais sans les grands rassemblements. La peur est devenue notre nouveau tabou», lâche une villageoise de Moskota. La menace sécuritaire a redessiné la carte du sacré.

JAS et Boko Haram : l’ombre permanente
Les Monts Mandara abriteraient certains des commandants les plus coriaces du Jamaatu Ahlus Sunna Lid’awati Wal Jihad (JAS), faction dissidente de Boko Haram. Un expert sécuritaire basé à Maroua confirme: «Le relief offre des caches naturelles idéales. Certaines zones sacrées sont devenues, malgré elles, des zones grises, évitées par les civils comme par les forces de défense.» Conséquence directe: cérémonies interrompues, forêts sacrées désertées, transmission intergénérationnelle rompue. «Quand un lieu sacré devient une zone suspecte, c’est toute une mémoire qui se tait», analyse un anthropologue camerounais spécialiste des sociétés montagnardes.

Religions importées :
la foi contre la mémoire
À cette insécurité s’ajoute une pression religieuse constante. Pasteurs évangéliques et prédicateurs islamiques qualifient encore les pratiques ancestrales de «sorcellerie» ou d’«idolâtrie». Résultat: une jeunesse coupée de ses racines. «Nos enfants prient dans des langues qui ne racontent pas la montagne», déplore un chef de clan. Pour plusieurs acteurs de la société civile, il s’agit d’un effacement culturel silencieux, plus redoutable que la violence armée.

Diy-Gid-Biy à l’Unesco : reconnaissance ou confiscation?
L’inscription du paysage culturel Diy-Gid-Biy au patrimoine mondial de l’Unesco a attiré chercheurs, diplomates et ONG. Une avancée majeure, mais ambivalente. «On célèbre nos pierres, mais on oublie nos vivants», s’indigne Ganava, responsable associatif local. Sans implication réelle des communautés kirdi, le patrimoine risque d’être folklorisé. «Le sacré ne se photographie pas seulement, il se vit», insiste Abaniko Thomas, expert national en politiques culturelles.

Chefferie et politique : l’étincelle de trop
L’élévation récente de Cavaye Yéguié Djibril, président de l’Assemblée nationale au rang de chef de premier degré dans sa commune d’origine a agi comme un électrochoc. «On ne devient pas chef par décret», tranche Boukar Hamidou, un leader communautaire. Pour beaucoup, cet acte viole les fondements coutumiers et instrumentalise la tradition à des fins politiques. Dans les villages, la colère gronde. «Aujourd’hui, c’est la chefferie. Demain, ce sera nos lieux sacrés», craint un jeune militant culturel. La société civile parle d’une «bombe à retardement identitaire».

Un patrimoine sous
état d’urgence
Entre terrorisme, prosélytisme religieux et décisions politiques jugées brutales, les Monts Mandara vivent une crise profonde. «La question n’est plus de savoir si la culture kirdi est menacée, mais si l’État est prêt à la protéger autrement que par des discours», conclut Gadama G, étudiant en sociologie de l’université de Maroua. Dans ces montagnes, le silence gagne du terrain. Et quand le sacré se tait, c’est toute une nation qui perd une part de sa mémoire.

Tom.

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