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Adolphe Noah Ndongo, Directeur général de la Caisse autonome d’amortissement : «Le marché sous régional montre des signes d’amélioration »

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«La Caisse autonome d’amortissement, en tant que conseiller financier du gouvernement en matière d’endettement public, a pour mission d’éclairer la prise de décision à travers des analyses stratégiques et techniques»

La deuxième édition du Colloque international s’est achevée le 24 avril dernier, après deux jours de travaux. La Caisse Autonome d’Amortissement (CAA) a apporté son soutien à cette initiative, avec une ambition de contribuer à l’émergence d’un marché financier sous – régional capable de soutenir durablement le développement économique. Lire l’interview du Directeur Général de cette entreprise, conseillère du Gouvernement en matière d’endettement public.

Monsieur le Directeur général, le Cameroun abrite ces 23 et 24 avril la deuxième édition du Colloque f inancier international. Selon votre lecture, comment se porte actuellement le marché financier sous régional ?

Au cours des dernières années, le marché financier de la CEMAC a montré des signes d’amélioration avec des avancées notables dans certains segments, notamment dans le cadre des émissions souveraines. Il a progressivement fourni aux États une liquidité croissante, permettant de financer des projets d’investissement structurants, mais également de répondre à leurs besoins de trésorerie. De nouveaux acteurs ont émergé, de nouveaux instruments ont été introduits, contribuant à une diversification progressive de l’offre financière. Je tiens à souligner que ces avancées sont également le fruit des efforts constants déployés par le gouvernement camerounais, qui a fait du développement du marché financier sous régional une priorité affirmée de politique publique.

Toutefois, la dynamique récente, marquée par des besoins de financement publics de plus en plus importants, a exercé une pression significative sur ce marché. Cette situation s’est traduite par un renchérissement du coût du financement, sans allongement significatif des maturités. Par ailleurs, les maturités offertes, généralement comprises entre 3 et 5 ans, restent insuffisantes pour accompagner des investissements publics dont les retours s’inscrivent sur des horizons beaucoup plus longs.

«La Caisse autonome d’amortissement, en tant que conseiller financier du gouvernement en matière d’endettement public, a pour mission d’éclairer la prise de décision à travers des analyses stratégiques et techniques»

Cette configuration entraîne mécaniquement une augmentation du besoin de refinancement annuel, souvent orienté davantage vers le service de la dette que vers le financement de nouveaux projets productifs ou sociaux. Une telle dynamique n’est pas soutenable à long terme, ni pour les États, ni pour le secteur privé, qui fait face aux mêmes contraintes de coût et de maturité, impactant sa compétitivité. Il convient de rappeler qu’aucune économie n’a atteint un niveau de développement avancé sans s’appuyer sur un marché financier profond, liquide et structuré au service de la croissance. C’est tout l’enjeu de ce colloque : réfléchir collectivement à la manière de faire évoluer le marché sous régional, non seulement pour répondre aux besoins de financement des États, ce qu’il fait déjà, mais surtout pour devenir un véritable levier de transformation économique, en adéquation avec les contraintes et les ambitions de nos économies.

Le thème de cette édition porte sur la structuration du marché financier pour accompagner les projets d’infrastructures. Que peut-on en attendre, dans un contexte marqué par des financements engagés mais non décaissés ?

Les deux problématiques que vous soulevez, structuration du marché et efficacité des financements, sont étroitement liées et doivent être appréhendées de manière complémentaire. S’agissant de la structuration du marché financier, le constat est clair : le marché sous régional, dans sa configuration actuelle, ne permet pas encore de financer de manière optimale les projets d’infrastructures. Il existe un décalage entre la structure des financements disponibles (coût, maturité) et la nature des projets financés (long terme, rentabilité différée). L’évolution attendue doit porter en priorité sur l’approfondissement du marché et l’augmentation de sa liquidité. À titre d’exemple, la capacité pour les institutions financières locales à proposer des financements sur des maturités de 10, 15, voire 20 ans constituerait un changement structurant. Cela permettrait un rééquilibrage progressif entre financements extérieurs et intérieurs, aujourd’hui davantage dicté par des considérations de coût et de maturité que par un choix stratégique.

Cette orientation s’inscrit pleinement dans la politique volontariste du gouvernement visant à bâtir un marché intérieur des capitaux plus profond, plus liquide et davantage tourné vers le financement de la croissance. Par ailleurs, l’ouverture du marché aux investisseurs étrangers constitue un levier majeur. Dans un contexte mondial caractérisé par une abondance de liquidités à la recherche de rendement, les titres en FCFA pourraient attirer davantage d’investisseurs internationaux, sous réserve de lever certaines contraintes liées notamment à la mobilité des capitaux, à la sécurité juridique et à la protection des investisseurs. Concernant la problématique des soldes engagés non décaissés (SEND’s), il convient d’indiquer qu’il s’agit des lignes de financement dédiées à des projets spécifiques, dont les décaissements ne peuvent intervenir qu’après satisfaction de certaines conditions liées à l’exécution des projets concernés. En somme l’existence de SEND’s n’est pas en soi problématique. Elle reflète généralement le cycle normal d’exécution des projets, les décaissements étant effectués progressivement au fur et à mesure de l’avancement des travaux et de la levée des conditions préalables imposées par les bailleurs de fonds. Toutefois, certains cas de SEND’s prolongés traduisent des difficultés d’exécution et peuvent engendrer des coûts additionnels pour l’État, notamment au titre des commissions d’engagement. À cet égard, la CAA assure un suivi régulier de ces situations et formule des recommandations au gouvernement, visant soit à lever les contraintes opérationnelles, soit, en dernier ressort, à réallouer les ressources vers des projets plus performants. Il s’agit d’un chantier en cours, au cœur de l’amélioration de l’efficacité de la dépense publique.

Quel est l’objectif de la Caisse autonome d’amortissement en soutenant ce colloque ?

Forte de plus de 40 années d’expérience, la CAA entend aujourd’hui jouer pleinement son rôle dans le débat public, dans une logique d’ouverture, d’apprentissage et de co-construction avec les autres acteurs du marché. Le soutien à ce colloque s’inscrit dans cette double dynamique : partager notre expertise, tout en enrichissant notre analyse à travers les échanges avec les professionnels du secteur. Il s’inscrit également en cohérence avec les orientations de la stratégie d’endettement 2026–2028, qui place le développement du marché financier domestique au cœur des priorités publiques. Notre ambition est claire : contribuer à l’émergence d’un marché financier sous régional capable de soutenir durablement le développement économique.

Comment les marchés financiers peuvent-ils apporter une solution durable aux États et aux entreprises ?

La notion de durabilité du financement repose sur un principe simple : le financement doit être adapté à l’investissement qu’il soutient. Pour les États comme pour les entreprises, cela implique des financements de long terme, à des coûts compatibles avec la rentabilité des projets et le rythme de croissance économique. Or, le diagnostic actuel montre que le marché sous régional, bien qu’utile pour répondre à des besoins de court-terme de liquidité, n’est pas encore pleinement adapté au financement du développement. Dans un contexte marqué par des pics de remboursement entre 2025 et 2030, cette situation exerce une pression sur les finances publiques et réduit les marges budgétaires disponibles pour l’investissement. Pour y remédier, trois priorités s’imposent : allonger les maturités, en adaptant le cadre réglementaire et prudentiel, permettant aux institutions financières de proposer des financements de long terme ; mobiliser davantage l’épargne longue locale, notamment celle des fonds de pension et des compagnies d’assurance, qui disposent de ressources longues encore insuffisamment mobilisées ; élargir la base des investisseurs, en facilitant l’accès des investisseurs étrangers au marché en monnaie locale, dans un cadre sécurisé et attractif.

En définitive, le développement d’un marché financier profond, liquide et transparent constitue une condition essentielle pour assurer un financement durable des économies de la sous-région. Il ne s’agit pas uniquement d’accroître les volumes de financement, mais de transformer en profondeur leur structure, afin qu’ils deviennent un véritable levier de croissance, de résilience et de compétitivité aussi bien pour les États que pour les entreprises.

Jocelyne Ndouyou Cameroon Tribune du 24 avril 2026

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