Sous le vernis de la solidarité, tensions foncières, frustrations silencieuses et conflits larvés fragilisent la cohésion sociale dans l’Extrême-Nord. Enquête au cœur d’une cohabitation sous pression.

À première vue, tout semble tenir. Dans les villages de l’Extrême-Nord, notamment Kolofata, Kouyapé, Mozogo, Amchidé et Maroua, déplacés internes et populations autochtones partagent les mêmes points d’eau, les mêmes marchés, parfois les mêmes concessions. Mais derrière cette cohabitation imposée par la crise sécuritaire, la tension est palpable. Les sourires sont prudents, les mots mesurés, les rancœurs enfouies. Ici, la solidarité n’efface plus la fatigue sociale.
«Nous avons accueilli, mais jusqu’à quand?»
À Mokolo, Kolofata ou Mora, les populations autochtones racontent une hospitalité poussée à ses limites. «Quand ils sont arrivés, on ne pouvait pas les laisser dehors. C’étaient nos frères, nos cousins, des gens du même terroir», confie Souley Boukar, chef de famille dans le Mayo-Tsanaga. «Mais aujourd’hui, nos champs sont divisés, nos enfants manquent d’eau, et personne ne nous a demandé si nous pouvions supporter cela longtemps». Dans plusieurs localités, des familles hôtes affirment avoir cédé des terres agricoles ou des parcelles d’habitation sans compensation, au nom de la solidarité communautaire. Une solidarité qui, selon elles, n’est plus reconnue. « L’aide humanitaire va aux déplacés. Nous, les autochtones, nous sommes devenus invisibles. Pourtant, nous aussi nous souffrons», lâche Hadjara Mamat, commerçante à Maroua.
Terre, eau, bétail : les vraies lignes de fracture
Le cœur du malaise est clair : la terre et l’accès aux ressources. Dans une région déjà marquée par la sécheresse et la pression climatique, l’arrivée massive de déplacés a bouleversé les équilibres anciens. «Les conflits ne sont pas encore ouverts, mais ils sont latents», analyse Pr. Hassan Adam, sociologue à l’Université de Ngaoundéré. «Quand un déplacé cultive une parcelle que l’autochtone réserve à ses enfants, la tension devient inévitable», ajoute-t-il. Des observateurs sociaux signalent une multiplication de petits conflits quotidiens : disputes autour des puits, vols de bétail attribués aux «nouveaux venus», accusations de favoritisme dans la distribution de l’aide. «Ces tensions sont souvent réglées à l’amiable, mais elles s’accumulent», explique Issa Bakary, médiateur communautaire. «Un jour, il suffira d’un incident de trop», ajoute-t-il.
La parole étouffée : des déplacés
Du côté des déplacés internes, le malaise est tout aussi profond. Beaucoup dénoncent une stigmatisation croissante. «On nous a toujours regardé comme des envahisseurs», confie Fatima, déplacée originaire de la frontière nigériane. «Nous n’avons pas choisi de fuir. Nous avons perdu nos maisons, nos parents, notre dignité». Plusieurs déplacés affirment être exclus de certaines décisions locales, voire marginalisés dans l’accès à l’emploi informel. Le repli communautaire devient alors un mécanisme de survie. «Quand chacun commence à se regrouper par origine, c’est le signe d’une fracture sociale», alerte Dr Ngando, expert en dynamiques communautaires à Maroua.
Une crise sociale sous-estimée par les pouvoirs publics
Pour les observateurs, le principal danger réside dans le déni institutionnel. «L’État gère l’urgence humanitaire, mais pas la cohabitation sociale», tranche Clarisse Ngono, analyste en politiques publiques. «Or, l’intégration ne se décrète pas. Elle se construit». Les chefs traditionnels, souvent en première ligne, se disent débordés. Sans moyens, ils tentent d’arbitrer des conflits de plus en plus complexes, mêlant foncier, identité et survie économique.
Alerte sur une cohésion nationale fragilisée
Dans l’Extrême-Nord, la cohabitation entre déplacés internes et communautés hôtes est devenue un test majeur pour l’intégration nationale. Si rien n’est fait pour soutenir équitablement les deux groupes, prévenir les conflits fonciers et renforcer le dialogue communautaire, la solidarité pourrait céder la place à la confrontation. «Ce qui se joue ici dépasse l’Extrême-Nord», avertit Pr. Hassan Adam. «C’est la capacité du Cameroun à transformer une crise humanitaire en cohésion sociale qui est en jeu». Pour l’heure, le fragile équilibre tient encore. Mais sur ces terres arides, la paix sociale est devenue une ressource aussi rare que l’eau.
Tom.