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DANY ZANG :« La frilosité observée est donc avant tout une stratégie de survie politique »

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Pour le géostratège camerounais, l’apparente prudence des dirigeants relève moins de l’économie que d’un art de préserver leur pouvoir.

Le sommet de Brazzaville a semblé marqué par une tension inhabituelle. Comment l’expliquez‑vous ?
La tension a été réelle et largement perceptible, même si elle est restée feutrée. Ce sommet n’a pas été une simple réunion technique, mais un moment de vérité politique. Lorsque le représentant du FMI a rappelé que les dirigeants seraient responsables devant leurs peuples, il a déplacé le débat du terrain comptable vers celui de la légitimité. À partir de là, chaque chef d’État a compris que les chiffres pouvaient provoquer des colères, et que ces colères n’étaient jamais abstraites.

Cette phrase a particulièrement marqué le président Denis Sassou Nguesso. Pourquoi lui plus qu’un autre?
Parce que Denis Sassou Nguesso connaît parfaitement les ressorts du pouvoir et les fragilités sociales. Il a immédiatement perçu que l’avertissement du FMI n’était pas une simple formule diplomatique. C’était un rappel à l’ordre politique. Dans des sociétés où la patience sociale est déjà éprouvée, toute décision économique brutale peut devenir explosive. Sassou Nguesso a compris que l’enjeu dépassait largement le cadre congolais.

Est‑ce ce qui explique la réaction rapide autour du communiqué de la Beac ?
Absolument. La demande faite à la Beac de publier rapidement un communiqué écartant toute hypothèse de dévaluation relève d’une stratégie de prévention politique. Le mot dévaluation agit comme un détonateur psychologique. Même lorsqu’elle n’est pas à l’ordre du jour, sa simple évocation suffit à créer de l’anxiété. Il fallait donc couper court à la rumeur avant qu’elle ne devienne un fait social.

Peut‑on dire que la Beac a agi sous pression politique directe ?
Il serait naïf de penser le contraire. La Beac évolue dans un cadre institutionnel où l’indépendance formelle cohabite avec des réalités politiques fortes. À Brazzaville, elle a servi d’amortisseur. Le communiqué n’a pas seulement rassuré les marchés, il a surtout visé les opinions publiques. C’était une réponse politique formulée avec des mots économiques.

Le communiqué final du sommet est pourtant resté très vague. Comment l’interprétez‑vous ?
Ce flou est révélateur. Le texte regorge de concepts consensuels : coordination, soutenabilité, discipline budgétaire. Mais il évite soigneusement les engagements précis. C’est un choix assumé. Les chefs d’État ont préféré un langage de prudence à un discours de rupture. Ils ont cherché à rassurer sans s’engager, à promettre sans contraindre.

Cette prudence traduit‑elle une peur collective des chefs d’État ?
Oui, et cette peur est rationnelle. Les dirigeants savent que les politiques d’ajustement ont des conséquences immédiates sur les conditions de vie. Ils observent ce qui se passe ailleurs : manifestations, instabilité, parfois effondrement de régimes. La frilosité observée est donc avant tout une stratégie de survie politique.

Peut‑on dire que la rue a été l’acteur invisible du sommet?
Sans aucun doute. La rue n’était pas présente physiquement, mais elle a pesé sur chaque décision. Chaque mot du communiqué a été pensé en fonction de sa réception populaire. Les dirigeants savent que l’absence de réaction immédiate ne signifie pas l’absence de colère. La rue écoute, observe et attend souvent le moment opportun.

Certains parlent d’un manque de courage politique. Êtes‑vous d’accord ?
Je parlerais plutôt d’un calcul. Le courage politique a un coût, et ce coût est souvent payé en instabilité. À Brazzaville, les chefs d’État ont privilégié la continuité à la rupture. Ils ont estimé que le contexte ne permettait pas des décisions spectaculaires. Ce n’est pas glorieux, mais c’est cohérent avec leur objectif principal : durer.

Le FMI est‑il conscient de ces contraintes politiques et sociales ?
Le FMI les connaît, mais il n’en porte pas la responsabilité directe. Son rôle est de signaler les déséquilibres et de proposer des correctifs, de rappeler les règles macroéconomiques et de montrer les trajectoires possibles pour que les économies restent soutenables. Il ne s’occupe cependant pas des réactions populaires, des manifestations spontanées ou des calculs politiques locaux. Cette dissociation explique souvent les tensions entre recommandations techniques et réalités politiques : ce qui est viable sur le papier peut devenir explosif dans la pratique. Les dirigeants doivent jongler entre la crédibilité vis‑à‑vis des bailleurs et la stabilité sociale interne, un exercice délicat qui transforme chaque note technique en dilemme politique.

Lire aussi : CEMAC : quand le pouvoir prime sur l’économie

Parfois, le FMI paraît parler une langue étrangère à la population, alors que ses experts ne peuvent mesurer la perception de chaque ménage, commerçant ou fonctionnaire. Le résultat est un décalage constant entre les attentes internationales et le quotidien vécu sur le terrain, obligeant les chefs d’État à naviguer à vue, entre prudence et nécessité de préserver leur pouvoir, tout en respectant, autant que possible, les recommandations qui pèsent sur eux comme une épée de Damoclès invisible mais bien réelle. Cette situation crée des tensions latentes : des ajustements jugés rationnels pour les marchés peuvent être catastrophiques socialement, et les dirigeants doivent toujours anticiper les réactions populaires avant d’exécuter des mesures même minimales. C’est un équilibre instable où l’économie devient le champ d’une diplomatie interne continue et épuisante.

Finalement, que révèle ce sommet sur l’avenir de la Cemac ?
Il révèle une région sous contrainte permanente. Les marges financières sont faibles, la pression sociale est élevée et les dirigeants avancent avec précaution. La CEMAC progresse lentement, par ajustements successifs, en espérant éviter un choc frontal. Il faut ajouter que ce sommet a aussi mis en lumière une forme de lassitude régionale. Les dirigeants ont donné l’impression de gérer une crise qui dure, sans véritable horizon de sortie clairement assumé. Cette fatigue politique se lit dans les discours prudents, dans l’absence d’annonces structurantes et dans la volonté manifeste de repousser les choix difficiles. La CEMAC avance, mais à reculons parfois, cherchant surtout à éviter l’accident plutôt qu’à tracer une trajectoire ambitieuse. Ce calcul permanent finit par produire une gouvernance défensive, où l’urgence l’emporte sur la vision et où la gestion du présent empêche souvent de penser l’avenir. Ce constat explique pourquoi les réformes restent fragmentées, prudentes et souvent repoussées, au risque d’user la confiance commune.

Qui sort gagnant de ce sommet ?
À court terme, tout le monde et personne à la fois. Le FMI a rappelé son autorité. Les chefs d’État ont préservé la stabilité immédiate. La BEAC a rassuré. Mais cet équilibre est fragile. Il repose sur le temps, et le temps finit toujours par présenter la facture.

Un dernier mot pour conclure ?
Le sommet de Brazzaville restera comme un moment de vérité silencieuse. Il a montré que, dans la CEMAC, la peur est devenue un facteur central de gouvernance. Entre le FMI et la rue, les dirigeants ont choisi la prudence. Reste à savoir combien de temps encore cette prudence pourra tenir.


Propos rassemblés par JRMA

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