Le sommet de Brazzaville a mis en lumière une vérité rarement exprimée à voix haute : dans la Cemac, les chefs d’Etat craignent plus pour leur fauteuil que de la situation économique de la sous‑ région.

En débarquant à Brazzaville, le FMI a en tête un projet : clouer le bec des dirigeants de la Cemac pendant le Sommet extraordinaire du 22 janvier. Parfaitement informée, l’institution de Bretton Woods charge. Elle cite un rapport récent de l’auditeur interne de la Communauté, qui relève l’inefficacité chronique du Pref‑Cemac. Jugé « budgétivore » et peu performant, celui‑ci ne parvient ni à coordonner les États ni à garantir l’application des décisions adoptées lors des précédents sommets des chefs d’État. Ses recommandations glissent sur les États comme l’eau sur une surface lisse. Chaque détail des constats du FMI souligne l’ampleur de la tâche : tableaux de suivi incomplets, missions inabouties, compte‑rendus tardifs. Dans la salle, les chefs d’Etat échangent des regards embarrassés, chuchotent entre eux, et le président d’une des institutions régionales soupire, conscient que les correctifs demandent plus que de simples mots sur papier. La salle vibre d’une tension contenue, et chacun sent que les discussions dépassent le cadre technique : il s’agit de crédibilité, d’autorité et d’image internationale, tous suspendus au moindre faux pas.
Le réquisitoire du FMI s’étale ensuite sur tous les rapports de la Surveillance multilatérale. Depuis près d’une décennie, les critères de convergence sont respectés à minima, bien que l’impératif de discipline budgétaire impose à chaque État de s’astreindre à une gestion rigoureuse pour préserver la soutenabilité de la dette et la confiance des marchés. Les chiffres défilent sur les écrans, accompagnés de graphiques alarmants, et chaque pourcentage semble peser sur les épaules des chefs d’État. Les murmures des conseillers se mêlent aux tapotements des stylos sur les carnets. Certains dirigeants froncent les sourcils, visualisant déjà les répercussions politiques dans leurs pays respectifs. L’assemblée comprend que la discipline budgétaire n’est plus un concept abstrait : elle devient impératif vital pour éviter des crises futures, et quiconque ignore ces recommandations joue avec le feu de l’opinion publique et des marchés financiers internationaux.
« La phrase »
Puis, l’administrateur du Groupe Afrique III au FMI prend la parole avec un calme glacial et plante sa phrase redoutable : « Devant vos peuples, vous serez responsables de la suite !» La phrase agit comme une épée suspendue : elle ne tranche pas immédiatement, mais transforme l’espace, la perception et le comportement. Instantanément, le souffle collectif se suspend. Les mots tombent avec la densité d’une pluie lourde sur la tôle brûlante des consciences présidentielles. Les assistants se figent, les téléphones vibrent dans des pochettes discrètes, et certains secrétaires notent fébrilement chaque intonation, anticipant l’impact de cette déclaration sur les stratégies de communication dans les capitales. La phrase du FMI devient gravée dans l’air, imprégnant la salle d’une tension presque palpable, où la simple respiration semble mesurer l’importance des responsabilités qui pèsent sur chaque dirigeant présent.
Un silence épais envahit la salle. Les notes s’alignent sur les tables, les stylos traînent plus longtemps sur le papier. Même la décoration, sobre et majestueuse, semble frileuse face à la menace implicite. Les regards se croisent, se détournent, se figent. Un président ajuste nerveusement ses lunettes et commande un café. Chaque gorgée devient un rituel pour maintenir lucidité et maîtrise de soi. Les attachés de presse notent, échangent des coups d’oeil et chuchotent, analysant la posture des chefs d’État et la tension palpable. Chaque président (y compris des chefs de délégation) pèse la portée de cette déclaration : la responsabilité dépasse les bilans financiers, elle s’étend aux colères populaires, aux marchés et aux murmures de la rue. Le moindre geste, le moindre mouvement devient significatif, et la salle se transforme en théâtre de précaution où la diplomatie se lit dans les postures, les regards et les silences calculés.
Chaque intervention du FMI agit comme un sort jeté sur le temps, suspendant les discussions, ralentissant les respirations, modifiant l’atmosphère. Les visages, masqués par des sourires mesurés, trahissent une tension subtile. Les pupilles s’animent à chaque inflexion de voix, les mains se crispent ou s’ouvrent nerveusement sur les dossiers. Les dirigeants calculent chacun de leurs gestes, car l’impopularité frappe plus vite que les recommandations économiques. Dans cette salle, la responsabilité devant les peuples n’est plus abstraite ; elle se lit dans chaque regard, chaque geste, chaque silence. Les assistants notent les moindres réactions. Chaque tic ou micro‑expression devient indicateur stratégique pour anticiper la suite des événements.
Plus les minutes s’engrènent, plus chaque intervention du FMI rappelle que l’économie ne s’exerce pas en vase clos. Que la macroéconomie se confronte à la réalité politique et sociale. Les dirigeants mesurent le coût réel des recommandations et des retards éventuels. La salle devient théâtre d’un équilibre fragile, où le pouvoir se joue autant sur la perception que sur les chiffres. Quelques experts de la Commission, veulent anticiper des questions embarrassantes du FMI La tension devient presque physique, palpable dans les épaules tendues, les respirations retenues et les frôlements nerveux de papiers sur les tables.
À la pause, Denis Sassou Nguesso s’empare de son téléphone. Il appelle son homologue camerounais Paul Biya. Le rythme vocal haché, ponctué de soupirs et de pauses, attire les regards discrets des autres chefs d’État. Sassou Nguesso raccroche et murmure : « Ces gens… » La délégation du FMI, évidemment. Il serait imprudent de répondre sur le vif. Ne rien dire sur le champ au risque de déplaire davantage. Mieux, il faut se donner du temps et rédiger un communiqué final.
« Corrections »
La tonalité du celui‑ci en dit long. Comme des condamnés face à la guillotine, les chefs d’État font profil bas. Ils se fixent des délais. À moyen terme, les priorités identifiées mettent l’accent sur un assainissement en profondeur du secteur bancaire, considéré comme l’un des maillons les plus fragiles de la Cemac. Il s’agit notamment de réduire l’exposition des banques au risque souverain, qui menace la stabilité financière et freine la confiance des investisseurs. Les dirigeants soulignent que la solidité des institutions financières conditionne la capacité de la région à mobiliser l’épargne locale et à canaliser efficacement le crédit vers les secteurs productifs. Parallèlement, le rôle de la Banque de développement des États de l’Afrique centrale (BDEAC) doit être renforcé : l’institution est appelée à jouer un rôle central dans le financement du développement, en soutenant des projets structurants et en accompagnant les initiatives d’infrastructure, d’énergie ou d’agriculture.
Enfin, la stratégie d’import‑substitution, longuement discutée lors des sommets, doit être accélérée. Elle vise à stimuler la production locale, encourager l’innovation industrielle et réduire la dépendance aux importations, en renforçant les chaînes de valeur régionales. Les experts rappellent que cette combinaison d’actions (assainissement bancaire, financement ciblé et production locale) constitue une condition sine qua non pour rendre la Cemac résiliente face aux chocs externes et préparer le terrain à une croissance soutenable et partagée.
Ce qu’ils valident aussi consiste en une série de mesures prioritaires à court terme. Celles‑ci portent notamment sur l’alignement des lois de finances nationales sur les engagements pris avec FMI afin d’assurer la soutenabilité de la dette et l’équilibre extérieur ; la poursuite ou l’accélération des programmes avec le FMI ; le renforcement de la transparence budgétaire à travers la publication mensuelle du Tableau des opérations financières de l’État (TOFE) ; l’accélération de la mise en place des Comptes uniques du Trésor (CUT) et la digitalisation des finances publiques ; la préservation de l’indépendance de la Beac et le renforcement de la supervision bancaire par la Cobac ; ainsi que le rapatriement des avoirs extérieurs et la finalisation des négociations relatives aux fonds de restauration des sites pétroliers.
Au passage, le rôle du Secrétariat du Programme des réformes économiques et financières de la Cemac (Pref‑Cemac) a été renforcé. Il est désormais chargé de procéder à des évaluations trimestrielles rigoureuses de la mise en oeuvre des réformes. Un premier rapport d’étape, assorti d’indicateurs précis et de calendriers de suivi, est attendu avant les assemblées de printemps du FMI et de la Banque mondiale prévues en avril 2026.
Dans le fond
« Les dirigeants de la Cemac ont orchestré une communication pour rassurer l’opinion publique sous régionale. Le FMI est venu rappeler aux chefs d’Etat qu’il a tous les moyens pour provoquer mécontentements ou agitation sociaux d’une part, et que gouverner implique de ménager la rue d’autre part. Et que la seule voix de s’accorder avec la rue et de se maintenir au pouvoir, c’est d’éviter de négliger ses recommandations en ces temps de stabilité très précaire dans l’ensemble de la Cemac…Les chefs d’État ont terminé le sommet avec la sensation d’avoir été mis en miroir : chaque décision, chaque retard, chaque silence pourra se retourner contre eux », a conclut le Congolais Gabriel Mousounde, au cours d’un débat sur Télé‑Congo, le 24 janvier dernier.
La peur politique
À Brazzaville, le 22 janvier dernier, le sommet des chefs d’État de la Cemac n’a pas ressemblé à une réunion de dirigeants sûrs d’eux, mais plutôt à une séance collective de gestion de l’angoisse. D’un côté, le Fonds monétaire international (FMI) qui a arboré un costume impeccable et qui a servi des phrases froides, rappelant que les chiffres relatifs à la situation économique actuelle dans la sous‑ région ne mentent pas. De l’autre, la rue, invisible mais très attentive, qui n’a que faire des tableaux Excel et préfère les marmites pleines. Entre les deux, des chefs d’État assis bien droit, le regard grave, le fauteuil soigneusement vissé au sol.
Le FMI parle peu mais frappe fort. Une phrase suffit : « vous serez responsables devant vos peuples ». Traduction simultanée dans toutes les têtes présidentielles : attention aux lendemains qui déchantent. À Brazzaville, cette phrase s’est glissée dans les couloirs, dans les apartés, et s’est finalement installée dans les silences gênés. On ne parle plus de réformes, mais de survie politique.
Alors, il faut tout faire pour éloigner les populations de toute allusion à la dévaluation du FCFA d’Afrique centrale. Alors on s’agite. On appelle la Banque des États de l’Afrique centrale (Beac). On demande un communiqué. Vite. Très vite. Un texte rassurant voire plus. Pas de dévaluation, promet‑on. De la coordination, encore de la coordination, toujours de la coordination. On empile les mots prudents comme on empile des sacs de sable avant la crue. Le communiqué final du Sommet de Brazzaville devient un chef‑d’oeuvre de tiédeur diplomatique, un monument à la frilosité régionale.
Personne ne veut être celui par qui le peuple descend dans la rue. Personne ne veut porter le costume du responsable du chaos. Les chefs d’État savent que l’austérité imposée par le FMI ne frappe jamais les tableaux, mais toujours les assiettes. Et une assiette vide fait plus de bruit qu’un sommet feutré.
Brazzaville n’a donc pas accouché de décisions courageuses, mais d’un texte soigneusement lissé, poli, vidé de toute audace. Un communiqué qui dit beaucoup sans rien dire, et surtout qui révèle une vérité simple : dans la Cemac, on redoute moins le FMI que ce qu’il déclenche. Derrière les sourires protocolaires et les communiqués feutrés, une réalité plus brutale s’est imposée : la peur. Peur du Fonds, peur de la rue, peur de décisions économiques qui pourraient fragiliser des pouvoirs déjà contestés. La peur n’est pas économique. Elle est politique






