Hausse continue des prix, stagnation des revenus et épuisement des solidarités communautaires : la cherté de la vie s’impose aujourd’hui comme l’un des principaux défis sociaux et politiques du Cameroun.
Dans les marchés urbains comme ruraux, la même scène se répète. À Yaoundé, Douala, Garoua ou Bertoua, les ménages achètent moins et plus lentement. Le riz se vend par petits sachets, l’huile se partage, le poisson se choisit à l’unité. « Les clients ne remplissent plus leurs paniers, ils calculent chaque dépense », explique Amina, vendeuse de condiments au marché Mokolo. La vie chère ne se mesure plus seulement en statistiques, mais dans les gestes quotidiens : réduire les repas, différer les soins, renoncer aux projets familiaux. Officiellement, la hausse des prix est attribuée aux chocs extérieurs : crise énergétique, perturbations des chaînes d’approvisionnement, inflation importée. Mais sur le terrain, cette explication peine à convaincre. Pour l’économiste Serge Guy Tatou, « ces facteurs existent, mais ils n’expliquent pas tout. La faiblesse des mécanismes de régulation interne, l’inefficacité du contrôle des prix et la spéculation locale aggravent fortement la situation ». Les mesures annoncées – plafonnements ponctuels, subventions ciblées – restent peu visibles pour les consommateurs. Dans plusieurs localités, l’écart entre les prix officiels et les prix réels persiste.
Des revenus qui ne suivent pas
Alors que les prix augmentent, les salaires, eux, stagnent. Fonctionnaires, travailleurs du secteur privé et acteurs de l’économie informelle subissent une pression constante. « Mon salaire couvre à peine le loyer et le transport », confie Jean-Claude, employé contractuel dans un lycée de Maroua. « Pour manger, je m’endette. » Cette situation fragilise particulièrement les jeunes actifs et les familles nombreuses, déjà exposées à la précarité. Selon le sociologue Emmanuel Nono, « la cherté de la vie transforme le travail en simple outil de survie, au détriment de toute projection sociale ». La vie chère ne relève plus uniquement de l’économie. Elle affecte la confiance envers les institutions et alimente un sentiment de distance entre l’État et les citoyens. « Quand la population a le sentiment d’être seule face à la crise, le lien civique se fragilise », analyse le politologue Waldé Enoc. Dans les quartiers populaires, les débats politiques cèdent la place aux discussions sur les prix et la survie quotidienne. Cette dépolitisation par la précarité constitue un signal d’alerte pour la cohésion sociale. Le calme observé ne signifie pas l’absence de tensions. Il traduit davantage une capacité d’adaptation contrainte qu’une réelle satisfaction. Pour plusieurs analystes, la lutte contre la vie chère passe par une régulation plus efficace, une protection ciblée des plus vulnérables et une prise en compte réelle des réalités locales. À défaut, la cherté de la vie continuera d’éroder silencieusement le contrat social, mettant à l’épreuve la stabilité et l’intégration nationales.
Tom.
