Pour bon nombre de spécialistes en finance régionale, la hausse des taux de la Banque centrale n’est pas seulement un ajustement technique : elle révèle des fragilités structurelles qui pèsent directement sur les citoyens et les projets publics. »

La Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) a relevé son taux directeur à 4,75 % fin 2025, un geste qui pourrait paraître technique et lointain. Pourtant, cette décision agit comme un révélateur des fragilités économiques de la CEMAC : budgets sous tension, dépendance à l’endettement et économie trop axée sur l’importation plutôt que sur la production locale. Derrière ce chiffre apparemment modeste se cache une redistribution silencieuse des cartes : certains perdent, d’autres gagnent, et tous, d’une manière ou d’une autre, sont concernés.
Officiellement, la hausse poursuit deux objectifs : défendre les réserves de change, qui ont reculé à environ quatre mois d’importations, et préserver la crédibilité du franc CFA. Selon l’ingénieur financier camerounais Abdoulaye Sama, « la BEAC agit pour protéger la monnaie, mais les États doivent comprendre que ce n’est pas un substitut aux réformes structurelles. Sans elles, chaque hausse de taux pèse directement sur les citoyens et les projets publics. » Sur le papier, +0,25 point peut sembler anodin. Dans la réalité, appliqué à des milliards FCFA de dette, l’effet est immédiat et massif : 1 000 milliards refinancés à 4,50 % coûtent 45 milliards d’intérêts par an ; à 4,75 %, ils pèsent 47,5 milliards. Deux milliards et demi de plus, « sans construire un hôpital ni équiper une école », résume un analyste financier du secteur public. À l’échelle régionale, ces surcoûts cumulent chaque année des dizaines de milliards, invisibles mais lourds pour la société.
Les premiers touchés sont les États très endettés. Les lois de finances prévoyaient des taux plus bas, et le relèvement fait gonfler mécaniquement la ligne « intérêts », rognant les marges pour l’investissement. « Le vrai problème, c’est la rigidité budgétaire : même des projets essentiels sont retardés, alors que la monnaie est protégée », ajoute ce même analyste. Les PME et producteurs locaux souffrent ensuite : crédit plus rare, arbitrage bancaire en faveur des titres publics plus rémunérateurs, embauches gelées et modernisations différées. Enfin, les citoyens paient la facture concrète : écoles saturées, hôpitaux sous-équipés, emplois trop rares. Le surcoût d’intérêts, estime un professeur en économie monétaire, «équivaut à des dizaines de scanners médicaux non achetés et des milliers de salles de classe ou de centres de santé différés. C’est une mesure silencieuse mais tangible du poids de la dette sur la vie quotidienne.»
Pourtant, la hausse de taux ne crée pas que des perdants. Certains gagnent, souvent silencieusement : importateurs, qui bénéficient d’un franc CFA mieux défendu ; détenteurs de capitaux, dont les placements à taux sont plus rémunérateurs ; banques très exposées à la dette publique, qui voient leurs revenus d’intérêts grimper ; et la BEAC elle-même, dont la marge de sécurité se renforce. À court terme, même certains États en profitent, retardant des réformes politiquement coûteuses. Mais ces gains sont asymétriques et ne compensent pas la pression sur l’économie réelle.
Au fond, la hausse des taux n’est pas la cause mais le symptôme d’un mal plus profond : indiscipline budgétaire, réformes structurelles différées, dépendance à la rente et politique d’importation trop dominante. « La banque centrale fait son travail de gardienne, mais elle ne peut pas compenser l’absence de courage budgétaire et économique », explique une source à BEAC. Pour elle, tant que les budgets resteront irréalistes et la production locale insuffisante, chaque hausse reproduira la même équation : monnaie protégée, réserves défendues… mais citoyens et services publics qui paient, scanner après scanner, école après école.
ette décision, concrète et silencieuse, raconte une histoire simple : l’intégration monétaire ne suffit pas si elle n’est pas accompagnée d’une discipline budgétaire et d’une stratégie économique courageuse. La prochaine hausse, ou la prochaine crise, ne devrait pas se traduire, une fois encore, par une génération de plus laissée sur le bord du chemin.
La poésie se cache dans ces chiffres : chaque FCFA d’intérêt supplémentaire est une école retardée, un scanner absent, un emploi différé. Et chaque pas vers la réforme est une chance que les générations futures puissent sentir, enfin, les fruits d’une monnaie solide et d’une économie qui respire.