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Route nationale n°1 : après la grève, le choc économique qui étouffe le Grand Nord

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La circulation a repris, mais l’économie du Grand Nord vacille. Après la grève des transporteurs et l’intervention musclée des forces de l’ordre, une onde de choc traverse villages, marchés et champs du Septentrion.

La route rouverte, les plaies béantes
À Meiganga dans le Mbéré, la Nationale n°1 déroule son ruban d’asphalte sous un trafic redevenu dense. Pourtant, à quelques mètres, des camionneurs évaluent les dégâts. « On nous a sommés de dégager coûte que coûte », raconte Abdoulaye, chauffeur depuis quinze ans. « Mon camion a été endommagé lors du déguerpissement. Il est immobilisé. Personne ne nous parle d’indemnisation ». Dans les villages riverains, le ressentiment est palpable. À Ngaoundéré, Hassana, chef de groupement résume en fufuldé : « l’État a gagné la route, mais il a perdu le cœur des populations ». Pour beaucoup, l’intervention a rétabli l’ordre sans réparer les torts.

Marchés asphyxiés, prix affolés
À Yaoundé et Douala, les marchés de vivres tournent au ralenti. Les commerçantes dénoncent des circuits d’approvisionnement toujours grippés. « La route est ouverte, mais le commerce ne respire pas », lâche Nadège, vendeuse d’ails. Retards, surcoûts de transport, peur d’un nouveau blocage : la chaîne commerciale est fragilisée. Les étals sont moins fournis, les prix plus volatils. « Ce qui vient du Nord arrive tard et cher », explique un grossiste du marché Mokolo. La confiance, elle, s’effrite.

Dans les champs, l’angoisse des producteurs
Dans le Mayo-Tsanaga, le Diamaré et le Mayo-Kani, la crise frappe plus fort encore. Les produits agricoles destinés aux grandes métropoles restent bloqués. À Watir, Souzal Yakoubou, producteur de maïs, ne décolère pas : « Nous ne comprenons pas à quoi jouent nos dirigeants. J’ai investi plusieurs millions dans le maïs. Aujourd’hui, je ne peux pas écouler ma production ». Le choc est double : flambée des coûts logistiques et effondrement des débouchés régionaux. « Nos clients nigérians ne viennent plus. Les échanges transfrontaliers sont en berne », poursuit-il. Dans les villages, les sacs s’entassent, les dettes aussi.

Quand le transport coûte autant que la marchandise
Le chiffre fait l’effet d’une gifle : 7 000 francs CFA. C’est le prix d’un sac de maïs au marché local. C’est aussi, désormais, le coût exigé pour transporter… un seul sac. « Nous sommes entre l’enclume et le marteau », résume Yakoubou. « À Douala et Yaoundé, nos produits arrivent plus chers que ceux importés du Brésil ». Pour le Dr. Samuel Habaga, économiste agricole, « la Nationale n°1 est une artère vitale. La perturber, même brièvement, a des effets multiplicateurs dévastateurs ». Il pointe « l’absence de mécanismes de stabilisation des coûts et de protection des producteurs locaux ».

Agriculture vantée, producteurs abandonnés
Depuis des années, les discours officiels vantent l’agriculture comme pilier de la souveraineté alimentaire. Sur le terrain, le sentiment est inverse. « Il n’existe aucune politique protectionniste pour les petits producteurs », déplore Yakoubou. Endettés, engagés par des crédits et des factures, beaucoup se sentent piégés. Pour Mireille Djakba, analyste politique locale, « cette crise révèle une gouvernance par à-coups : on réagit par la force, sans amortisseurs sociaux ». Elle ajoute : « les populations ont le sentiment de payer les conséquences des batailles politiciennes qui les dépassent ».

Une route libérée, un Nord sous surveillance
L’État a rétabli la circulation. Mais pas la confiance. « On nous a montré la force, pas la solution », lâche un transporteur de Guider. Camions endommagés, marchés fragilisés, producteurs étranglés : la Nationale n°1 devient le symbole d’un déséquilibre plus profond. La question hante désormais villages et marchés : après l’ordre imposé, quand viendront la réparation, l’accompagnement, et surtout, la protection de ceux qui nourrissent le pays ?

Tom.

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