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Climat sociopolitique : le pouvoir de Yaoundé cerné par une colère sourde

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Plus de deux mois après la présidentielle du 12 octobre, le Cameroun traverse l’une des séquences politiques les plus sensibles de ces dernières années. Victoire officielle mais légitimité discutée, vie chère étouffante, crise du football, recompositions partisanes feutrées et attente interminable d’un remaniement : la capitale vit au rythme d’une colère sourde, pendant que le sommet de l’État cultive le mutisme.

Une victoire proclamée, une adhésion populaire en question
« Le scrutin est terminé, mais la bataille politique ne fait que commencer », analyse le politologue Dr Émile Taka. La réélection de Paul Biya pour un huitième mandat n’a pas apaisé les tensions. Elle a ouvert une période d’incertitude où la légalité institutionnelle se heurte à une contestation sociale diffuse. « Ce n’est plus seulement la question du vainqueur, mais celle des règles du jeu », confie notre expert. Eric B., journaliste à Yaoundé résume : « Le pouvoir est légal, mais sa légitimité sociale est sérieusement écornée. Le pays évolue dans une zone grise dangereuse ».

Vie chère : quand le quotidien devient politique
La contestation se vit désormais dans l’assiette. À Yaoundé, Douala, Garoua ou Bamenda, la flambée des prix du riz, du carburant et des produits de première nécessité alimente l’exaspération. « Tout augmente, sauf nos revenus », lâche Joseph, moto-taximan. Pour l’économiste Jean-Paul Tchana, « l’économie est sortie des ministères pour envahir la rue ». Les jeunes urbains, déjà frappés par le chômage, constituent le cœur d’un ressentiment prêt à s’embraser au moindre choc.

Football : le miroir d’une crise de gouvernance
Même le football, dernier refuge consensuel, est happé par la tourmente. La crise autour de la Fécafoot et de l’équipe nationale dépasse le sport. « Ce qui se joue, c’est la capacité de l’État à respecter l’autonomie des institutions », estime Essoungou, ancien dirigeant sportif. Pour Nadine, étudiante à Bafoussam, « le football est devenu le miroir de nos frustrations collectives ». Le ballon rond cristallise l’image d’un pouvoir omniprésent, incapable de produire du consensus.

Un pays en apnée, dans l’attente d’un remaniement
Dans les rues comme dans les salons feutrés, une question revient : « Le remaniement, c’est pour quand ? » Plus de soixante jours après l’élection, aucun changement majeur n’a été annoncé. « Nous avons parlé dans les urnes. On a l’impression que notre voix a été rangée dans un tiroir », lâche Clarisse M., commerçante au marché central de Yaoundé. Dans certains bastions du RDPC, le recul du parti a surpris. « Les Camerounais ont voté contre une manière de gouverner, contre l’immobilisme », souligne un cadre de la société civile. Même au sein du pouvoir, des voix s’inquiètent : « sans renouvellement, la fracture avec la base va s’aggraver », confie Abali, militant à Maroua.

Ministères à vie, entreprises publiques affaiblies
Au cœur des critiques, la longévité exceptionnelle de certains ministres et dirigeants d’entreprises publiques. « On est passé d’un État institutionnel à un État patrimonial », tranche le politologue Waldé. Dirigeants en poste depuis 21 ans, audits invisibles, services défaillants : « Quand les responsables savent qu’ils ne partiront jamais, l’innovation disparaît et la corruption prospère », alerte l’économiste Nadège K. À l’international, le Cameroun est scruté. « Des institutions solides en apparence, mais une société sous tension permanente », observe un analyste Guinéen sur Facebook. Cette pression extérieure amplifie le malaise intérieur. « Le silence du sommet devient un facteur aggravant », reconnaît un haut fonctionnaire.

Un tournant à hauts risques
À Yaoundé, la colère ne crie pas encore. Elle murmure, s’organise, s’accumule. Sans signaux politiques forts ni réponses sociales crédibles, à commencer par un remaniement lisible, cette colère pourrait rapidement trouver une voix. Et ouvrir une page incertaine de l’histoire politique camerounaise.

Tom.

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