Home AMBASSADES Banditisme tarifaire : l’économie du bon sens à l’envers

Banditisme tarifaire : l’économie du bon sens à l’envers

50
0

Au Cameroun, la science des prix a atteint un niveau d’art supérieur : l’improvisation tarifaire.

Ici, le marché ne connaît ni la loi de l’offre ni celle de la demande. Non, il obéit à une règle bien plus créative : celle de « l’inspiration du moment ». Le litre d’huile grimpe parce que le vendeur a mal dormi, le taxi double son tarif parce qu’il pleut, et la tomate prend 200 francs de plus parce que « le soleil tape fort ». Qui dit mieux ? Bienvenue dans le royaume du banditisme tarifaire, où chaque citoyen devient un économiste autodidacte et chaque commerçant, un artiste conceptuel. Le prix n’est plus une valeur marchande, mais une émotion. Vous arrivez avec 1 000 francs ? Le vendeur voit 1 500 dans vos yeux. Vous souriez trop ? Hop, supplément « bonne humeur ».

Pendant que les Camerounais jonglent entre négociation et résignation, l’État, lui, contemple le spectacle avec un sérieux admirable. De temps en temps, une « opération coup de poing » surgit : casques lustrés, carnets en main, caméras en embuscade. On sermonne deux vendeuses, on confisque trois sacs de riz, et le soir venu, tout rentre dans l’ordre… du désordre. Le contrôle est devenu une performance artistique, subventionnée par l’oubli. Dans cette jungle tarifaire, le consommateur a inventé un sport national : la supputation. « Combien cela va-t-il coûter aujourd’hui ? » devient la grande loterie du quotidien. À la pompe, au marché ou même chez le coiffeur, la seule constante, c’est la surprise. Et quelle joie de découvrir qu’un service payé hier à 2 000 F coûte aujourd’hui 3 500 ! La croissance existe donc bel et bien — elle s’appelle inflation sur mesure.

Les économistes, eux, cherchent encore à comprendre. Certains y voient une forme de résistance populaire à la rigueur monétaire. D’autres, plus lucides, parlent simplement de débrouillardise institutionnalisée : quand le système ne nourrit plus, chacun se sert directement à la source — le client. Après tout, tout le monde « s’arrange » un peu : le fonctionnaire arrondit, le commerçant ajuste, le taximan compense, et le citoyen, lui, paie pour tout le monde. Moralement, le résultat est splendide : plus personne ne fait confiance à personne. Le vendeur soupçonne le client de rouspéter pour rien, le client soupçonne le vendeur de voler, et tous soupçonnent l’État de dormir. Le triangle parfait de la méfiance !

Mais rendons hommage à ce génie collectif. Transformer la spéculation en réflexe national, c’est du grand art. Ailleurs, on parle de régulation ; ici, on parle d’inspiration. Ailleurs, on fixe les prix ; ici, on les invente. Ailleurs, on protège le consommateur ; ici, on le forme à la survie économique. Alors oui, le Cameroun est peut-être champion du désordre tarifaire, mais au moins, il le fait avec style. Dans ce pays, tout augmente, sauf le contrôle. Et pendant que le citoyen s’étrangle devant un ticket de caisse devenu arme de destruction massive, l’administration médite, sereine, sur le sens profond du mot « régulation ». À ce rythme, le jour où la stabilité reviendra, il faudra la déclarer bien culturel immatériel. En attendant, payons, avec le sourire, bien sûr. Le prix du désordre, ici, c’est la bonne humeur obligatoire.

Jean-René Meva’a Amougou

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here