Alors qu’elles représentent la majorité démographique du Septentrion et qu’elles portent au quotidien la vie sociale et culturelle de leurs communautés, les femmes kirdi restent presque totalement absentes des sphères du pouvoir politique. Une exclusion aussi ancienne que méconnue.

Une majorité invisible
Dans les montagnes et les plaines du Nord-Cameroun, les femmes kirdi travaillent, cultivent, organisent les solidarités et transmettent les langues et les traditions. Pourtant, leur présence disparaît presque totalement dès qu’il s’agit d’occuper des postes de décision. Le paradoxe est saisissant : les Kirdi regroupent plus de 130 groupes ethniques et représentent plus de 60 % de la population du Septentrion camerounais. Mais depuis l’indépendance du pays, aucune femme issue de ces communautés n’a jamais été nommée ministre.
Pour de nombreuses observatrices, ce chiffre résume à lui seul un déséquilibre politique profond. « C’est une anomalie démocratique », estime Judith Koumi, experte en genre travaillant sur les dynamiques sociales du bassin du lac Tchad. « On parle d’un groupe majoritaire démographiquement, mais quasiment absent du sommet de l’État lorsqu’il s’agit des femmes ».
Héritage politique et verrouillage du pouvoir
L’origine de cette marginalisation remonte en partie à l’architecture politique mise en place sous le président Ahmadou Ahidjo. À l’époque, l’organisation du pouvoir dans le Nord reposait largement sur les lamidats et les élites musulmanes. Dans ce système, de nombreuses populations non musulmanes, dont les communautés kirdi, se sont retrouvées à distance des cercles du pouvoir. « L’exclusion n’était pas seulement religieuse, elle était aussi politique et sociale », analyse Bernadette Wangaï, chercheuse en anthropologie politique. « Les réseaux d’accès à l’État étaient structurés autour des élites islamisées. Les femmes kirdi se retrouvaient donc doublement marginalisées : comme femmes et comme membres de groupes périphériques au pouvoir ».
Lorsque Paul Biya arrive au pouvoir en 1982 avec le projet du Renouveau national, certains espèrent une recomposition des élites. Mais quarante ans plus tard, dans le Septentrion, les équilibres politiques ont peu évolué.
Des ministres… mais pas les mêmes femmes
Certes, quelques femmes du Nord ont occupé des postes ministériels. Les noms de Yaou Aissatou, Haman Adama ou Alim Hayatou reviennent souvent. Mais ces trajectoires restent étroitement liées aux grandes familles influentes et aux milieux des lamidats. « Ce sont des femmes du système », confie Vagaye Suzanne, responsable associative à Maroua. « Leur réussite ne change rien pour les femmes issues des communautés kirdi ».
À l’université de Maroua, Véronique, étudiante en science politique, observe cette contradiction au quotidien. « Dans mon amphi, il y a beaucoup de filles venues des Monts Kirdi », explique-t-elle. « Nous étudions l’administration, la politique, le droit. Mais quand on regarde les postes de décision, on ne voit presque jamais des femmes comme nous ». Pour elle, l’exclusion n’est pas liée au manque de compétences. « C’est un problème d’accès aux réseaux de pouvoir ».
La parole des campagnes
Dans les villages, le sentiment d’injustice existe aussi, même s’il s’exprime différemment. À Mokolo, Célestine Daba, paysanne et responsable d’un groupement féminin, dirige une tontine qui rassemble plus de cinquante femmes. « Quand quelqu’un a un problème ici, c’est nous qui organisons l’entraide », raconte-t-elle. « Nous aidons pour les funérailles, pour les champs, pour les malades. Mais quand on parle des dirigeants, ce sont toujours des hommes ». Elle sourit, puis ajoute : « Pourtant, sans les femmes, beaucoup de villages ne fonctionneraient pas».
Une génération qui refuse le silence
De jeunes militantes tentent aujourd’hui de briser ce plafond politique invisible. À Garoua, Hawa Wodirane, engagée dans une organisation de défense des droits des femmes, voit dans cette situation un enjeu de représentation. « Le problème n’est pas seulement le nombre de femmes », affirme-t-elle. « C’est aussi la diversité. Les femmes kirdi doivent pouvoir accéder aux postes où se prennent les décisions qui concernent leurs communautés ». Pour les expertes en genre, l’absence de femmes kirdi dans les gouvernements successifs révèle un problème plus large : la difficulté du système politique camerounais à refléter la diversité réelle de ses sociétés. « Une démocratie crédible ne peut pas ignorer la majorité de sa population féminine dans une région entière », rappelle Judith Koumi.
Dans les Monts Kirdi comme dans les campus universitaires du Nord, une question circule désormais avec insistance : combien de temps encore les femmes kirdi resteront-elles les gardiennes de la mémoire… sans jamais devenir les actrices du pouvoir ?
Tom.






