Pour les filiales de groupes étrangers, déjà capitalisées bien au-delà des exigences réglementaires, la réforme agit comme un accélérateur de position dominante.

Leur capacité à mobiliser rapidement des fonds propres leur permet non seulement de se conformer aux nouvelles règles, mais aussi de saisir des opportunités de croissance externe. « Cette réforme crée un effet de tri naturel qui favorise les acteurs les plus puissants », analyse le Dr Priscilla Manga, spécialiste des systèmes financiers africains. « Elle renforce l’attractivité de la région pour les investisseurs internationaux, mais elle accentue aussi la concentration du marché ».
À l’inverse
Les banques locales de taille moyenne ou modeste se retrouvent sous pression. Faiblement capitalisées, souvent très ancrées dans le financement des économies nationales, elles doivent choisir entre fusion, recapitalisation ou retrait du marché. Cette situation pose une question de souveraineté financière. « Lorsque les acteurs locaux disparaissent ou sont absorbés, la capacité des États à orienter le crédit vers des priorités nationales s’affaiblit », avertit Fridoline Owona. Selon la Camerounaise, la réforme risque de déplacer le centre de décision financière hors de la région, au détriment des réalités locales. « Les États tentent de limiter cet effet en recapitalisant certaines banques publiques, comme au Gabon ou au Cameroun. Mais cette stratégie a un coût budgétaire élevé et pose la question de la soutenabilité à long terme. Dans un contexte de dépendance aux hydrocarbures et de marges fiscales limitées, l’intervention publique devient un exercice d’équilibriste entre stabilité financière et discipline budgétaire.
À moyen terme, la domination accrue des groupes internationaux pourrait améliorer la solidité globale du système bancaire et rassurer les marchés. Mais elle comporte aussi un risque : celui d’un secteur bancaire moins enraciné dans les économies locales, plus sélectif dans l’octroi du crédit et moins attentif aux besoins spécifiques des PME. « La stabilité ne doit pas se faire au prix d’une perte de contrôle stratégique », insiste le Dr Priscilla Manga.
La réforme bancaire en CEMAC apparaît ainsi comme un tournant géopolitique discret mais décisif. Elle consolide le secteur, attire les capitaux et réduit les risques systémiques, tout en posant une question centrale : qui contrôlera demain le financement de l’économie régionale ? Entre ouverture internationale et préservation des acteurs locaux, l’équilibre reste fragile, et son issue déterminera durablement la trajectoire financière de l’Afrique centrale.
Bobo Ousmanou

Saleh Mamoudou : « La stabilité a un coût, mais l’exclusion serait une erreur »
La réforme bancaire engagée par la Cobac bouleverse le secteur financier en Afrique centrale. Alignement sur Bâle III, montée en puissance des groupes internationaux, inquiétudes des PME et des citoyens. Pour comprendre les enjeux et les risques, Intégration a ouvert ses colonnes à l’ingénieur financier Saleh Mamoudou. Entretien.
Pourquoi la Cobac a-t-elle jugé nécessaire d’imposer une réforme aussi exigeante ?
La réforme répond à une fragilité structurelle du système bancaire régional. Les ratios de solvabilité n’étaient pas respectés par près d’un tiers des établissements et les créances douteuses atteignaient des niveaux préoccupants. L’alignement sur Bâle III est une étape indispensable pour éviter des crises bancaires coûteuses pour les États et les citoyens. La priorité est donc la stabilité, même si elle implique des ajustements douloureux à court terme.
Cette réforme ne favorise-t-elle pas surtout les grandes banques internationales ?
Dans les faits, oui. Les groupes panafricains et internationaux disposent déjà de fonds propres largement supérieurs aux nouveaux seuils. Ils peuvent se conformer rapidement aux exigences et même saisir des opportunités de rachat. On assiste à une recomposition stratégique du secteur. Les banques locales, moins capitalisées, sont contraintes de fusionner ou de se retirer, ce qui modifie l’équilibre du pouvoir financier dans la région.
Peut-on parler d’un risque pour la souveraineté financière des États ?
Le risque existe. Lorsque les centres de décision se déplacent vers des sièges situés hors de la région, la capacité à orienter le crédit vers des priorités nationales se réduit. Une finance plus solide ne doit pas devenir une finance déconnectée des réalités locales. Les recapitalisations publiques observées dans certains pays traduisent cette inquiétude, mais elles pèsent sur des budgets déjà contraints.
Quels sont les effets concrets pour les PME et les citoyens ?
Le premier impact est un resserrement du crédit. Les banques deviennent plus prudentes, exigent davantage de garanties et privilégient les dossiers jugés moins risqués. Le système est plus sûr, mais il devient aussi plus sélectif. Les PME, artisans et jeunes entrepreneurs peuvent avoir le sentiment d’attendre plus longtemps au guichet, pendant que les grandes entreprises passent plus vite.
Cette réforme est-elle socialement soutenable?
Elle peut l’être, à condition d’être accompagnée. La stabilité financière protège les dépôts, évite les faillites bancaires et rassure les investisseurs. Mais sans mécanismes inclusifs, elle risque d’accentuer les inégalités d’accès au crédit. La réforme ne doit pas transformer la banque en club fermé.
Quelles solutions pour éviter l’exclusion bancaire ?
Les experts évoquent plusieurs pistes : renforcement de la microfinance, produits adaptés aux PME, accompagnement à la structuration financière et innovation numérique. La stabilité doit aller de pair avec l’inclusion. La réforme bancaire en zone Cemac est donc un tournant majeur. Elle consolide le système, attire les capitaux, mais pose une question essentielle : comment moderniser la finance sans éloigner ceux qui en ont le plus besoin ?
Yaoundé, carrefour de l’audit bancaire francophone
Du 3 au 6 février 2026, Yaoundé accueille la Conférence des Responsables d’Audit interne des Banques Centrales d’expression française, organisée par la Banque des États de l’Afrique centrale ((Beac). Cet événement rassemble des spécialistes et responsables des corps de contrôle des banques centrales et instituts monétaires francophones. « Cette conférence est une opportunité unique de renforcer la coopération et de partager nos bonnes pratiques en matière d’audit et de gestion des risques », a déclaré Yvon Sana Bangui, Gouverneur de la Beac, soulignant l’importance d’un dialogue structuré pour consolider la stabilité bancaire et la confiance des acteurs économiques.
L’objectif est double : échanger sur l’audit interne, la gestion des risques et la conformité, tout en renforçant la coopération entre les banques centrales. Les participants identifient des bonnes pratiques, harmonisent les méthodes et améliorent la résilience face aux risques émergents et aux défis économiques mondiaux.
Organisée à tour de rôle depuis plusieurs années, la conférence a déjà réuni 25 banques centrales francophones. Le secrétariat, assuré par Bank Al-Maghrib, garantit la continuité et la coordination. Depuis 2024, l’événement se tient tous les deux ans pour mieux aligner la planification avec les réunions des gouverneurs francophones.
Pour la Beac, hôte de l’édition 2026, la conférence est une vitrine de son expertise et de sa capacité à accueillir des événements de haut niveau. Elle offre une plateforme unique pour débattre des enjeux liés à la prévention des fraudes, à l’amélioration du contrôle interne, aux innovations financières et à la transparence.
Au-delà de l’aspect technique, la rencontre permet de renforcer les réseaux, créer des partenariats durables et consolider la coordination régionale et internationale. Selon Yvon Sana Bangui, « cette conférence illustre notre engagement à promouvoir l’excellence professionnelle et l’échange de connaissances entre pairs ».
JRMA






