Succession de Paul Biya : Entre passé recomposé et futur ultérieur

Le chef de l’État passe pour être un maître dans le brouillage des cartes politiques.

«Monsieur le président Paul Biya, espérez-vous briguer un nouveau mandat en 2025 ou souhaitez-vous qu’une nouvelle génération porte les couleurs de votre parti à la prochaine présidentielle?»«La question qu’Amélie Tulet adresse à Paul Biya ce 27 juillet 2022 aborde potentiellement deux sujets: la suite de la carrière politique du chef de l’État et l’éclosion de la jeunesse au sein du Rassemblement démocratique du peuple camerounais(RDPC). De manière renouvelée et même inversée, Emmanuel Macron dessine clairement le champ de la pensée de la journaliste de Radio France Internationale (RFI). «Monsieur le président Biya, est-ce que vous briguez un nouveau mandat en 2025 pour le compte du parti?», pose le président français. Paul Biya sait que la politique est bien souvent une affaire de mots. Il choisit de contrer «l’attaque» par «Le Cameroun est dirigé conformément à sa Constitution. Selon cette Constitution, le mandat que je mène a une durée de sept ans. Alors, essayez de faire la soustraction et vous saurez combien de temps il me reste à diriger le pays. Mais autrement, quand ce mandat arrivera à expiration, vous serez informé sur le point de savoir si je reste ou si je m’en vais au village».

Réponse
Paul Biya qui, depuis toujours, maîtrise sa parole en la raréfiant et en la distillant au gré des circonstances, vient de donner le meilleur de lui-même: entretenir le mystère autour de ses choix. «En effet, depuis qu’il est là, le chef de l’État donne toujours l’impression d’évoquer sa succession en se donnant les moyens de reproduire sa marque de fabrique, à savoir lancer des petites phrases soigneusement calibrées, plus faciles à vendre dans les médias», analyse Rostand Kameni. Du point de vue de l’expert en communication politique, en lançant «Il paraît qu’il y en a qui s’intéressent à mes funérailles. Eh bien, dites-leur que je leur donne rendez-vous dans une vingtaine d’années», Paul Biya avait donné l’illusion que la question de sa succession pouvait être considérée comme une énigme résolue en juin 2004. «Aujourd’hui, constate Rostand Kameni, ceux qui aspiraient à la magistrature suprême se sont surpris à vaciller dans leur conviction le 3 juillet 2015, lorsqu’il a dit ‘’Ne dure pas au pouvoir qui veut, mais dure qui peut».

«Ainsi, à la lumière de ces mots qui font découvrir assez rapidement leur modalité ironique, Paul Biya recompose sans cesse le passé et conjugue sa succession au futur ultérieur», blague la sémiologue Dylane Lontsi Folefack. Elle ajoute: «S’agissant de sa succession, ce tour de passe-passe rhétorique est fréquent. Dans ce que dit qu’a souvent dit le président, rien n’est très fort, mais tout devient trop fort puisqu’à la fin, le président réussit toujours à capturer les attentions sur sa personne, permettant à chacun de parler de n’importe quoi et que les échanges entre ceux qui se réclament dauphins soient parasités par des malentendus».

Jean-René Meva’a Amougou

 

Cliquetis sournois en Afrique

Trois pays (Cameroun, Bénin et Guinée-Bissau) et puis, Emmanuel Macron a rejoint sa France natale. Dans une sorte de chronique-bilan du séjour africain du chef de l’État français, TF1 Info écrit que «Emmanuel Macron est sorti de sa ligne assez accommodante, pour tacler à plusieurs reprises la Russie de Poutine». Citant le général Dominique Trinquand (ancien chef de la mission militaire française auprès de l’ONU) sur le plateau de LCI, le média ajoute: «La France est écoutée en Afrique et elle travaille avec les Africains. Donc Macron est allé leur parler vérité». À Yaoundé puis à Cotonou, le président français a cherché à mettre en garde les capitales africaines contre le « nouveau type de guerre mondiale hybride » que mène Moscou, qui « a décidé que l’information, l’énergie et l’alimentation étaient des instruments militaires mis au service » de la guerre en Ukraine.

Que ces «petites histoires» aient trouvé aisément leur place dans les colonnes ou sur les ondes françaises, quoi de plus normal.
À leur tour, les médias russes ont enfourché une autre trompette. Largement, ils ont relayé les propos de Sergueï Lavrov, vendredi 29 juillet 2022, après une réunion du Conseil des ministres des Affaires étrangères des États membres de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Entre autres choses dites par le ministre russe des Affaires étrangères, la presse de son pays a retenu qu’»en ce qui concerne le président Macron et ses déclarations, on aurait pu s’attendre à des propos plus éthiques de la part des Français. Il a dit, si je me souviens bien, à peu près ce qui suit: il est préoccupé par l’activité militaire et diplomatique de la Russie en Afrique, qu’il n’aurait même pas qualifiée de coopération, mais de soutien de régimes et de juntes absolument illégaux». Et puis, il y a: «à en juger d’après la liste des pays que nous avons visités en Afrique, s’il y a réagi, c’était assez insultant pour les États africains qui continuent, malgré tout, à développer avec esprit de suite les relations avec la Russie».

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Dans une lettre publiée dans les principaux journaux des pays africains qu’il a visités, le chef de la diplomatie russe a écrit que «les spéculations de la propagande occidentale et ukrainienne selon lesquelles la Russie «exporte la faim» sont absolument sans fondement». Pour Sergueï Lavrov, la Russie n’est «pas souillée par les crimes sanglants du colonialisme» et «n’impose rien aux autres, ni ne leur apprend à vivre».

Entre temps, si l’on en croit le département d’État, Antony Blinken va voyager en août en Afrique du Sud, en République Démocratique du Congo et au Rwanda. Le chef de la diplomatie américaine s’y rend pour «montrer aux pays africains qu’ils ont un rôle géostratégique essentiel et sont des alliés cruciaux sur les questions les plus brûlantes de notre époque, de la promotion d’un système international ouvert et stable à la lutte contre les effets du changement climatique, l’insécurité alimentaire et les pandémies mondiales», a indiqué le département d’État dans un communiqué.

Ce qui est vrai c’est que Paris (allié à Washington) et Moscou se livrent une bataille en Afrique. D’un côté comme de l’autre, on s’emploie à mobiliser puis à fédérer les énergies pour remporter la victoire. Chaque jour, on réfléchit sur le comment délivrer une information, non seulement filtrée mais aussi orientée. Considérée comme une arme «auxiliaire» aux hostilités, Paris, Washington et Moscou montrent bien que tout ce qu’ils disent est un récit falsifiant de leurs réelles intentions. Et nous tenons ici l’occasion d’affirmer que leur bataille en Afrique est aussi et peut-être avant tout le prolongement d’autres guerres menées ailleurs.

 

JRMA

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