En un siècle, la ville est passée des comptoirs coloniaux feutrés aux galeries marchandes lumineuses, sans jamais éteindre le vacarme tendre de ses marchés populaires.

Il existe des villes qui se racontent par leurs monuments, d’autres par leurs avenues. Yaoundé, elle, se raconte par ses marchés, ses vitrines et ses allées de supermarchés où le quotidien prend parfois des airs de comédie urbaine. Ici, acheter n’est jamais un geste neutre : c’est un déplacement social, une petite scène de théâtre, un moment de ville.
Dans les premières décennies du XXe siècle, Yaoundé découvre le commerce moderne sous la forme la plus stricte : celle des comptoirs coloniaux et des grandes maisons d’import-export. Les enseignes européennes structurent alors l’accès aux biens comme on organise un ordre du monde. La Hollando, fondée en 1924, s’impose comme une référence incontournable. Elle incarne une époque où le commerce est vertical, hiérarchisé, presque solennel. À Yaoundé, son bâtiment devient un repère urbain autant qu’un symbole de puissance économique. On ne « fait pas ses courses », on s’y rend comme on franchit un seuil administratif. Un ancien employé du centre-ville résume avec ironie : « À la Hollando, même le silence avait l’air bien habillé ».
Les années 1950 introduisent une rupture douce mais décisive : le libre-service. Avec Printania et d’autres enseignes inspirées des modèles européens, Yaoundé découvre une nouvelle manière de consommer. Les rayons s’ouvrent, les produits se laissent approcher, et le client devient explorateur. C’est une révolution silencieuse : on n’attend plus qu’on vous serve, on choisit soi-même. Pour une ville encore marquée par les codes du comptoir, cela ressemble presque à une permission. Une octogénaire se souvient : « On poussait le chariot comme on pousse une porte sur un monde nouveau. On ne savait pas encore bien s’en servir, mais on avait l’air sérieux ». Les supermarchés deviennent des lieux de promenade sociale. On y vient autant pour voir que pour acheter, parfois même davantage.
Après l’indépendance, Yaoundé entre dans une période plus mouvante. Les enseignes changent, se transforment, se modernisent. Printania devient Score, puis Casino. Le commerce suit les secousses économiques et les recompositions du pays. À Yaoundé, le commerce moderne cherche encore sa place entre les marchés populaires et les nouveaux modèles importés. C’est dans ce contexte qu’apparaissent des initiatives locales ambitieuses. Au début des années 1980, Théodore Bella ouvre Prisunic T-Bella à Yaoundé. Le lieu devient rapidement une curiosité urbaine. Les escalators, encore rares, attirent plus de visiteurs que certains produits. Un habitant de Melen raconte en riant : « On allait là-bas comme on va au cinéma, sauf que le film, c’était les escaliers ». Le commerce devient spectacle. La modernité, elle, prend des airs de manège. Mais la réalité économique finit par reprendre ses droits. La crise des années 1980-1990 fragilise ces ambitions. Prisunic T-Bella disparaît, laissant derrière lui un souvenir presque mythologique.
Banalisation du rêve
Dans les années 1990-2000, Yaoundé change encore de visage commercial avec l’arrivée de Mahima, Santa Lucia ou encore Dovv. Ces enseignes bouleversent les habitudes en rendant le supermarché accessible à une clientèle beaucoup plus large. Le panier devient un outil du quotidien. Le prix redevient central. Le prestige recule, la fonctionnalité avance. Une mère de famille à Étoudi confie avec humour : « Avant, on regardait les rayons comme on regarde une vitrine de mariage. Maintenant, on regarde surtout les prix».
Aujourd’hui, Yaoundé vit dans une cohabitation permanente entre deux mondes : les marchés traditionnels et les grandes surfaces modernes. Au marché Mokolo, les voix montent comme des vagues. Au supermarché de Bastos, les caddies glissent en silence. Entre les deux, la même ville circule. À Yaoundé, on peut négocier le prix des tomates le matin et payer une boîte de céréales au terminal électronique l’après-midi sans changer de personnalité. C’est cette capacité de coexistence qui définit la capitale : une ville où le commerce n’efface rien, mais empile tout. Et si l’on tend l’oreille, entre le tumulte de Mokolo et le silence climatisé des supermarchés, on entend encore une même respiration : celle d’une ville qui achète, discute, hésite, recommence.
Il y a dans Yaoundé une géographie du geste marchand qui dépasse largement la simple économie. Chaque achat y est une négociation entre le besoin et le récit que l’on se fait de soi. Dans les marchés de quartier, le temps n’est pas compté en minutes mais en discussions. On ne vend pas seulement des denrées : on échange des histoires, des rumeurs, des prix qui montent et descendent comme des humeurs collectives. À Mvog-Mbi, à Mokolo, à Essos, la transaction est une parole avant d’être un chiffre. Le marchand interpelle, le client répond, le voisin commente. Le prix devient une matière vivante. Dans ces espaces, la modernité n’a pas remplacé les anciennes pratiques : elle s’y est superposée. Le téléphone portable, posé à côté des tomates, sert à vérifier les transferts d’argent autant qu’à commenter la pluie.
À l’inverse, dans les grandes surfaces du centre-ville ou des quartiers résidentiels, la ville adopte une autre grammaire. Les gestes sont réduits, presque silencieux. On scanne, on paie, on range. Le client n’est plus un orateur mais un opérateur. Pourtant, sous cette apparente neutralité, persiste une forme de mise en scène sociale : le choix du produit, la marque, le passage en caisse deviennent des marqueurs subtils de distinction.
Entre ces deux mondes, Yaoundé ne tranche pas. Elle compose. Elle juxtapose des temporalités économiques sans les hiérarchiser totalement. C’est peut-être là sa singularité la plus forte : une modernité incomplète mais active, bricolée plutôt qu’imposée. Les économistes parleraient de dualité structurelle. Les habitants, eux, parlent simplement de vie chère, de débrouillardise, de stratégies quotidiennes. Le vocabulaire change, mais la réalité reste la même : il faut acheter pour vivre, et vivre pour continuer à négocier. Un jeune commerçant de Nsimeyong résume cela à sa manière : « Ici, même le prix n’est pas fixe, alors imagine le reste ». Cette phrase, presque anodine, dit beaucoup d’une ville où l’économie est aussi une improvisation permanente.
Dans ce paysage, les supermarchés ne sont pas seulement des lieux de consommation. Ils sont devenus des repères urbains, des points de rendez-vous, parfois même des espaces de promenade. Les familles y viennent le week-end comme on visite un parc intérieur. Les enfants y découvrent des produits qu’ils ne consomment pas encore, mais qu’ils reconnaissent déjà comme signes d’un monde possible.
Mais la ville continue de s’écrire ailleurs. Dans les marchés, les trottoirs, les dépôts informels. La circulation des biens y épouse celle des corps. On marche, on négocie, on transporte, on recommence. Rien n’est totalement figé. « Yaoundé apparaît ainsi comme une capitale qui n’a jamais vraiment choisi entre deux modèles, et qui en fait une forme de force discrète. Elle ne tranche pas : elle additionne. Elle ne remplace pas : elle superpose. Et dans cette superposition, elle fabrique une identité économique singulière, faite de tensions mais aussi de continuités. Au fond, ce que raconte le commerce à Yaoundé, ce n’est pas seulement l’histoire des prix ou des enseignes. C’est celle d’une ville qui apprend à vivre avec ses contrastes sans les résoudre entièrement. Une ville où acheter reste un acte banal, mais jamais totalement innocent, toujours chargé d’un peu plus que ce qu’il paraît. Ce supplément de sens vient précisément de cette cohabitation permanente des usages, des prix et des lieux, qui font de la consommation une forme de langage urbain à part entière, lisible à chaque coin de rue de la capitale. Une langue sans dictionnaire ni traduction fixe », explique Janvier Hiol, enseignant de sociologie urbaine.
Jean -René Meva’a Amougou


