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Des chrétiens de dimanche aux chrétiens du riz: la question du sens de la foi

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Je connaissais déjà l’expression « chrétiens de dimanche », utilisée pour désigner ceux qui revendiquent la foi chrétienne mais dont la pratique se limite au culte dominical.

En revanche, j’ignorais celle de « chrétiens du riz ». C’est la Chinoise Rosalie Matilda Kuanghu Chou, plus connue sous le nom de Han Suyin, qui me l’a fait découvrir. Physicienne et écrivaine, elle est décédée à Lausanne en 2012 à l’âge de 96 ans. Son regard sur le christianisme, nourri par son expérience de la Chine, est à la fois lucide et dérangeant.
Han Suyin opère une distinction nette entre le Christ, qu’elle décrit comme doux, bon et magnifique, et le catholicisme tel qu’il s’est parfois implanté dans son pays. Selon elle, les méthodes missionnaires n’ont pas toujours été à la hauteur du message qu’elles prétendaient porter. Elle rapporte notamment que, lors des périodes de famine et d’inondations, des missionnaires proposaient aux paysans chinois un marché implicite : un bol de riz en échange du baptême. Ainsi, de nombreux Chinois ont reçu le baptême chrétien non pas parce qu’ils avaient été touchés par le message de Jésus, mais simplement pour échapper à la faim.

Cette réalité donne tout son sens à l’expression « chrétiens du riz ». Elle désigne une adhésion motivée par la nécessité matérielle plutôt que par une conviction spirituelle. Han Suyin ajoute que les missionnaires étaient parmi les plus grands propriétaires terriens, acquérant des villages entiers. Dès lors, elle pose une question redoutable: « Comment aimer et respecter un tel christianisme ? » Derrière cette interrogation se profile une critique sévère d’une évangélisation qui, au lieu de libérer, risque d’instrumentaliser la misère humaine.

Ces propos font écho à certaines réalités africaines, et notamment camerounaises. Dans « Le pauvre Christ de Bomba » (1956), Mongo Beti aborde la question des terres appartenant à l’Église, mais surtout celle de l’échec d’une mission évangélisatrice mal comprise. Le Révérend Père Supérieur Drumont ne parvient pas à comprendre pourquoi son action dans le pays des Tala n’a pas produit les fruits escomptés. Pourtant, la réponse est en partie évidente: les Tala fréquentaient l’Église, non par conviction, mais parce que cela les dispensait des travaux forcés.

À cette première explication s’en ajoute une autre, plus profonde encore, donnée par Zacharie, le cuisinier du missionnaire. Selon lui, ses compatriotes ne sont pas venus au christianisme parce qu’ils ignoraient Dieu, mais parce qu’ils cherchaient à percer le secret de la puissance des Blancs: la fabrication des voitures, des trains, des avions. Autrement dit, la conversion était motivée par un désir de connaissance technique et de progrès matériel

Cette logique n’est pas sans rappeler celle décrite par Cheikh Hamidou Kane dans « L’Aventure ambiguë ». La Grande Royale y défend l’idée d’envoyer les enfants des Diallobé à l’école du Blanc pour apprendre « l’art de vaincre sans avoir raison et l’art de lier le bois au bois ». Là encore, l’adhésion à la culture occidentale, et indirectement à la religion qui l’accompagne, répond à une stratégie de survie et d’adaptation, plutôt qu’à une quête spirituelle authentique. Combien d’entre nous suivent réellement le Christ pour lui-même, c’est-à-dire pour vivre selon ses exigences ? L’observation de la vie paroissiale contemporaine est révélatrice. Lorsqu’il s’agit d’assister à une conférence, à un enseignement ou à une réflexion approfondie sur la vie du Christ, les fidèles se font rares. En revanche, lorsqu’il est question d’imposition des mains, de prières de guérison ou de bénédiction d’objets, les églises se remplissent.
Ce contraste suggère que, pour beaucoup, la foi est d’abord perçue comme un moyen d’obtenir quelque chose: une guérison, une protection, une faveur. Elle devient un instrument au service de besoins immédiats, plutôt qu’un chemin de transformation intérieure. Dans ces conditions, peut-on encore parler d’une véritable rencontre avec le Christ ?

L’histoire récente de l’Afrique apporte également des éléments de réflexion. Dans les années 1950 et 1960, de nombreuses familles envoyaient leurs enfants au Séminaire. Mais quelles étaient leurs motivations profondes ? S’agissait-il d’un véritable appel à servir Dieu, ou plutôt du désir d’offrir à ces enfants une formation solide, une promotion sociale, une certaine sécurité ? La question mérite d’être posée sans détour.

Aujourd’hui encore, combien peuvent affirmer honnêtement que c’est le Christ crucifié qui les attire et les retient dans l’Église ? Combien restent par fidélité à un engagement spirituel, et non pour des raisons matérielles ou symboliques ? La recherche de postes, de titres, de reconnaissance, de miracles ou d’avantages financiers n’est pas étrangère à certaines trajectoires.
Dès lors, une interrogation émerge: ceux qui entrent et demeurent dans l’Église pour des considérations bassement matérielles peuvent-ils réellement être respectés ? Et surtout, le Christ peut-il se reconnaître en eux ? Une foi fondée sur l’intérêt personnel, sur le calcul ou sur la recherche de bénéfices immédiats risque de perdre toute crédibilité.

Il ne s’agit pas de juger les personnes, mais de poser une exigence. Le christianisme, dans son essence, est un appel à suivre le Christ, à vivre selon ses enseignements, à accepter même la logique de la croix. Il ne promet ni richesse, ni pouvoir, ni succès facile. Il appelle à la vérité, à la justice, au don de soi.
Entre les « chrétiens de dimanche » et les « chrétiens du riz », c’est finalement la même question qui se pose, celle de l’authenticité de la foi. Une foi réduite à des pratiques extérieures ou à des intérêts matériels peut-elle transformer l’homme et la société ?

Revenir à l’essentiel, c’est redécouvrir le Christ pour lui-même. Non comme un moyen, mais comme une fin. Non comme un distributeur de biens, mais comme un chemin exigeant. C’est à ce prix seulement que le christianisme pourra retrouver sa crédibilité et sa force de transformation.


Jean-Claude Djéréké

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