À peine les derniers échos des cloches se sont-ils dissipés dans le ciel que la ville, comme prise d’un soudain accès de mémoire, a renoué avec ses plus anciennes habitudes.
Le pape est parti, et avec lui semble s’être envolée cette parenthèse presque miraculeuse où les rues, d’ordinaire querelleuses, avaient consenti à une trêve. On aurait cru, l’espace d’un souffle, que le bitume avait reçu l’onction de la discipline. Hélas, le miracle n’aura duré que le temps d’une bénédiction.
À présent, le désordre urbain a réélu domicile, sans campagne électorale ni débat public. Il est revenu comme reviennent les saisons capricieuses : sans prévenir, avec une insolence presque élégante. Les embouteillages monstres, que l’on croyait exorcisés, ont refait surface avec une ardeur renouvelée, comme s’ils avaient passé quelques jours en retraite spirituelle avant de revenir plus vigoureux. Aux carrefours, les voitures s’entassent à nouveau en grappes compactes, pare-chocs contre pare-chocs, dans une fraternité forcée que même les grands sommets diplomatiques peinent à obtenir.
Le spectacle est saisissant. Les klaxons, ces oiseaux métalliques au chant strident, ont repris leur concert quotidien. Chacun joue sa partition avec la conviction d’un soliste incompris. Ici, un taxi s’improvise funambule entre deux files. Là, une moto, convaincue que le code de la route n’est qu’une suggestion littéraire, se faufile avec la grâce d’un poisson dans un torrent. Plus loin, un piéton traverse avec le courage d’un poète et l’insouciance d’un héros tragique.
Les commerces, eux aussi, semblent avoir retrouvé leur respiration familière. Les étals ont regagné les trottoirs comme des armées victorieuses reconquérant un territoire perdu. Fruits, chaussures, vêtements, téléphones, beignets et promesses de promotions miraculeuses s’étalent à nouveau sous le soleil, dans une joyeuse anarchie. Le trottoir, cet espace théoriquement réservé au passant, est redevenu ce qu’il fut toujours : un concept abstrait, une idée généreuse, mais rarement appliquée.
Il faut reconnaître à notre Yaoundé une forme de fidélité. Elle ne trahit jamais longtemps sa nature profonde. Sitôt l’événement exceptionnel refermé, elle retrouve ses réflexes avec la régularité d’une horloge ancienne. Pendant quelques jours, on avait vu des chaussées nettoyées, des policiers aux aguets, des conducteurs presque courtois, des vendeurs momentanément discrets. Certains naïfs y ont vu les prémices d’une révolution civique. D’autres, plus lucides, savaient qu’il ne s’agissait que d’une mise en scène provisoire, d’un costume de circonstance enfilé pour recevoir l’illustre visiteur.
Yaoundé, au fond, ressemble à ces élèves dissipés qui deviennent subitement modèles à l’arrivée du proviseur, avant de retrouver, sitôt la porte refermée, leur légendaire turbulence. Le pape aura été, l’espace d’un instant, ce proviseur universel dont la seule présence impose le silence. Mais les habitudes, ces vieilles dames têtues, ont la peau dure. Elles attendent patiemment derrière les rideaux, puis reviennent danser dès que l’orchestre officiel se tait.
Et pourtant, dans cette cacophonie retrouvée, il y a une étrange poésie. Une ville parfaitement rangée serait peut-être plus efficace, mais aurait-elle cette âme vibrante, ce désordre presque organique qui fait battre son cœur ? Entre les cris des vendeurs, les moteurs impatients, les rires qui éclatent au coin d’une rue et les silhouettes pressées qui dessinent la foule, la cité continue de raconter son roman quotidien.
Le pape est parti, oui. Mais la ville, elle, est restée fidèle à elle-même : tumultueuse, indocile, exaspérante parfois, vivante toujours. Et c’est peut-être là son plus grand miracle.
Jean-René Meva’a Amougou
