Home COMMUNAUTÉS Paul Biya et le Vatican : une alliance de quarante ans :...

Paul Biya et le Vatican : une alliance de quarante ans : entre foi, diplomatie et pouvoir

173
0
Poignée de main cordiale entre le Pape Léon XIV et le président Paul Biya à Yaoundé

Derrière la plaquette officielle publiée à l’occasion de la visite du pape Léon XIV se cache une relation bien plus ancienne et plus complexe entre Paul Biya et le Saint-Siège. Une relation tissée sur quatre décennies.

Poignée de main cordiale entre le Pape Léon XIV et le président Paul Biya à Yaoundé

À la bibliothèque de l’Université de Yaoundé I, dans le fonds documentaire consacré à l’histoire politique du Cameroun, quelques chemises jaunies témoignent d’une réalité peu connue du grand public : les relations entre Yaoundé et le Vatican sont anciennes, structurées, et rarement neutres.

Le Cameroun établit des relations diplomatiques formelles avec le Saint-Siège dès les premières années de l’indépendance. Mais c’est sous Paul Biya, arrivé au pouvoir en novembre 1982, que ces liens prennent une dimension personnelle et politique particulière. Lui-même catholique pratiquant, ancien élève du petit séminaire d’Akono puis du grand séminaire de Yaoundé avant de bifurquer vers le droit et la haute administration, Biya entretient avec l’Église une proximité qui dépasse le protocole.

« Ce n’est pas un détail biographique mineur », souligne le père Anselme Tatah Mbuy, historien de l’Église et auteur de plusieurs ouvrages sur le catholicisme en Afrique centrale. « Paul Biya a été formé intellectuellement et moralement dans des institutions catholiques. Cela a structuré sa vision du monde, son rapport à l’autorité, à la légitimité, à la durée ».

Le Cameroun a déjà reçu deux papes avant Léon XIV. Jean-Paul II y effectue une première visite en août 1985, puis une seconde en septembre 1995. Benoît XVI s’y rend en mars 2009. Trois visites, trois moments où Paul Biya a soigneusement orchestré l’accueil du souverain pontife, en veillant à ce que l’image de la rencontre serve aussi celle de son régime.

En 1985, le Cameroun est présenté au monde comme un « pays de paix », formule que Biya affectionne depuis ses premiers discours. Jean-Paul II, dont l’influence mondiale est alors à son apogée, offre une caution symbolique considérable à un chef d’État qui consolide encore son pouvoir après avoir écarté Ahmadou Ahidjo. « Ces visites ont toujours été des opérations à double détente », analyse Fabrice Nkoa, politologue à l’IRIC.

« Pour le Vatican, il s’agit d’affermir l’ancrage catholique dans un pays stratégique d’Afrique centrale. Pour Biya, il s’agit de bénéficier du rayonnement international de l’institution pontificale à des moments choisis. Ce n’est pas du cynisme pur, il y a une foi réelle, mais ce n’est pas non plus de la naïveté ».

Chaque dimanche matin, lorsqu’il est à Yaoundé, Paul Biya assiste à la messe dans sa résidence d’Étoudi. Ce détail, régulièrement mentionné dans la presse proche du pouvoir, n’est pas anodin. Dans un pays où 38% de la population se déclare catholique selon les derniers recensements disponibles, la visibilité religieuse du chef de l’État constitue une ressource politique réelle.

Martin, retraité de la fonction publique et habitué de la paroisse Saint-Pierre-et-Paul d’Omnisports, en témoigne sans détour : « Pour beaucoup de catholiques camerounais, le fait que notre président soit un des nôtres, ça compte. Ça crée un lien. On ne le juge pas de la même façon qu’on jugerait quelqu’un d’autre. »

Cette adhésion affective n’échappe pas aux analystes. «’appartenance religieuse de Biya lui a constitué un capital de sympathie durable auprès d’une fraction importante de l’électorat et de la société civile catholique », observe le sociologue Emmanuel Nkwi. « Même dans des périodes de tension politique, les hiérarchies catholiques camerounaises ont souvent modéré leurs critiques envers le pouvoir. Ce n’est pas un hasard ».

La relation Biya-Vatican n’est pas qu’une affaire de messes et de plaquettes. Elle a aussi une dimension diplomatique discrète, particulièrement visible dans les moments de crise. En 2008, lors des émeutes de la faim qui secouent plusieurs villes camerounaises et font une trentaine de morts, la Conférence épiscopale nationale du Cameroun (CENC) publie un communiqué appelant au calme et au dialogue, sans remettre en cause l’ordre politique en place.
L’arrivée de Léon XIV, pape d’origines françaises, italiennes et espagnoles, élu en mai 2025, ouvre une séquence inédite. Contrairement à ses prédécesseurs, il n’a pas de relation personnelle construite avec Paul Biya. Leur rencontre du 15 avril 2026 sera, en quelque sorte, leur premier face-à-face réel.

Tom.

Mission pontificale : quatre jours pour réconcilier le Cameroun

De Yaoundé à Bamenda, de Douala aux salles feutrées de la diplomatie vaticane, le programme officiel du Pape au Cameroun révèle bien plus qu’un itinéraire pastoral. Il dessine la carte des espoirs, et des silences, d’un pays en quête de lui-même.

Mercredi, Yaoundé se réveille en grande tenue. Dans les rues qui mènent à l’aéroport international de Nsimalen, les drapeaux jaune et blanc du Vatican se mêlent aux couleurs nationales. Des vendeurs ambulants proposent déjà tee-shirts, couvre-chefs et pagnes frappés du visage de Léon XIV. Rosalie Mboumba, commerçante au marché du Mfoundi, a décidé de fermer boutique. « Je vais vers le parcours bien avant. Voir le Pape de mes propres yeux, c’est une grâce que je n’attendais plus », dit-elle, son chapelet déjà enroulé autour du poignet.

Selon le programme officiel publié par Cameroon Tribune, l’atterrissage prévu à 15h20 à Nsimalen devra conduire, moins de deux heures plus tard, Léon XIV au Palais de l’Unité où il est reçu en visite de courtoisie par le président Paul Biya et Madame Chantal Biya. Ce face-à-face, premier acte officiel du voyage, n’est pas anodin. Selon le protocole diplomatique du Vatican, il signifie que l’Église reconnaît l’interlocuteur étatique avant de s’adresser aux fidèles. Pour le professeur Zacharie Nkoa, politologue à l’Université de Yaoundé II, « ce geste est une tradition, mais il prend ici une dimension particulière. Le Cameroun traverse une crise multiforme, sécuritaire au Nord-Ouest et dans le bassin du Lac Tchad, sociale dans les grandes villes. La présence pontificale est aussi un signal envoyé à la communauté internationale ».

C’est sans doute la journée de ce jeudi 16 avril qui retiendra le plus l’attention. Dès 10h05, un vol spécial emportera le souverain pontife vers Bamenda. En quinze minutes de trajet aérien, Léon
XIV traversera symboliquement la ligne de fracture qui sépare le Cameroun francophone du Cameroun anglophone, et plus concrètement, les zones de paix relative des territoires meurtris par près d’une décennie de conflit armé.

À la Cathédrale Saint-Joseph, la rencontre prévue avec la communauté locale est intitulée, sans détour, « Rencontre pour la Paix ». Dans les jours précédant la visite, des déplacés internes, des responsables religieux et des habitants ordinaires du Nord-Ouest expriment une attente lourde de sens. Emmanuel Fru, enseignant retraité de Bamenda, résume ce que beaucoup ressentent : « Nous n’avons pas besoin de paroles de plus. Nous avons besoin que quelqu’un de grand, de respecté, dise à nos enfants que la guerre ne paie pas ».

La messe pontificale qui suivra, prévue sur le tarmac de l’aéroport de Bamenda, devrait rassembler des dizaines de milliers de fidèles venus parfois à pied depuis des villages enclavés. Une logistique de guerre, pour un message de paix.

Vendredi 17 avril, c’est au Stade de Japoma, à Douala, que se jouera la séquence la plus populaire du voyage. Capacité officielle : 60 000 places. Les autorités ecclésiastiques anticipent déjà un débordement. « Des cars arrivent de tout le Littoral, du Sud-Ouest, de l’Ouest depuis plusieurs jours », confirme un responsable diocésain contacté par Intégration. Aristide Kamga, chauffeur de taxi à Bafoussam, a déjà réservé sa place dans un bus de nuit. « Pour le Pape, on ne compte pas», lâche-t-il simplement.

Après la messe, une visite à l’Hôpital Catholique Saint-Paul, dans la discrétion, figurera au programme. Le soir même, retour à Yaoundé pour une rencontre avec le monde universitaire à l’Université Catholique d’Afrique Centrale, signal fort adressé aux élites intellectuelles catholiques d’une sous-région entière.

Aucune étape au Nord, aucune halte dans l’Extrême-Nord, région à majorité chrétienne et zone de crise humanitaire chronique. Le père Dieudonné Onana, observateur catholique et chercheur associé à l’Institut Catholique de Yaoundé, le relève avec prudence : « Le voyage apostolique obéit à des contraintes sécuritaires et diplomatiques réelles. Mais les populations du Grand Nord, chrétiennes ou non, ont aussi besoin de ce regard. L’absence risque de créer un vide symbolique que certains ne manqueront pas de relever ».

Le voyage se clôturera samedi 18 avril par une grande messe à la Base Aérienne de Yaoundé, en présence des plus hautes institutions de l’État. À 12h30, le vol spécial décollera vers Luanda.

Yaoundé sous les projecteurs : quand la visite papale révèle les plaies de la Capitale

Yaoundé vit au rythme d’une métamorphose à marche forcée. Routes refaites, espaces verts taillés, panneaux à l’effigie du Saint-Père : la capitale s’habille pour l’occasion.

Il est huit heures passées au marché Mvog-Betsi. Sous une bruine tenace, les étals s’animent lentement. Des camions de livraison tentent de se frayer un chemin sur une chaussée encore humide, mais désormais praticable. À quelques mètres, une équipe d’ouvriers en gilets orange achève la peinture des bordures de trottoir. Le ballet des engins a remplacé, le temps de quelques semaines, celui des motos-taxis et des vendeurs ambulants.

Mama Cécile, la cinquantaine, vend des tubercules depuis quinze ans à l’entrée du marché. Elle observe le chantier avec un mélange de satisfaction et d’ironie contenue. « Cette route-là, on nous a promis sa réfection depuis l’époque où mes enfants allaient encore à l’école primaire. Aujourd’hui le Pape vient, et en deux semaines c’est réglé. Je dis merci au Pape ». Elle marque une pause, puis ajoute plus bas : « Mais je dis aussi : pourquoi fallait-il attendre le Pape ? »
À cinq cents mètres du carrefour réhabilité, la transition est saisissante. Dès que l’on quitte l’axe papal, les nids-de-poule reprennent leurs droits. Contacté par Intégration, un responsable de la Communauté urbaine de Yaoundé, qui a préféré ne pas être nommé, défend la cohérence de l’action municipale. « Ces travaux n’ont pas été improvisés. Ils s’inscrivent dans le Programme de Réhabilitation des Voiries Urbaines financé en partie par des partenaires extérieurs. La visite du Saint-Père a effectivement permis d’accélérer le décaissement de certains fonds. Mais la planification existait ».

Il reconnaît cependant que la priorisation des axes n’est pas neutre : « L’itinéraire papal est, par définition, un axe structurant. Ce sont des artères à fort trafic qui bénéficient, logiquement, d’une attention prioritaire ». Pour Serge Mvondo Owona, politologue proche des cercles gouvernementaux et consultant en communication institutionnelle, la lecture politique de l’événement ne doit pas occulter ses effets réels. « Toute visite d’État de haut niveau est, dans tous les pays du monde, une opportunité d’investissement urbain. Paris s’est refait une beauté pour les JO. Yaoundé le fait pour le Pape. Ce n’est pas une honte. C’est de la gouvernance par les événements ». Il concède toutefois que la question de la durabilité reste entière. « Le risque, au Cameroun comme ailleurs, c’est que ces travaux soient réalisés dans la précipitation, sans les études préalables nécessaires, et que dans dix-huit mois, on retrouve les mêmes dégradations. Ce serait dommage de gâcher une telle opportunité ».

Jean-Baptiste Essomba, urbaniste et chercheur associé à

l’Institut des Sciences Humaines de Yaoundé, pose le diagnostic avec une franchise clinique. « Ce que nous observons est symptomatique d’une politique urbaine sans vision. Yaoundé croît de 4 à 5% par an démographiquement. Ses infrastructures, elles, n’ont pas été pensées pour absorber cette croissance. On rapièce. On colmate. On improvise ». Il poursuit : « La visite papale révèle, paradoxalement, deux choses à la fois : la capacité de l’État à mobiliser des ressources quand la volonté politique est là, et l’absence chronique de cette volonté dans le quotidien des populations. Ce sont 300 mètres d’enrobés. C’est bien. Mais Yaoundé a besoin de 300 kilomètres ».
C’est peut-être Rodrigue, conducteur de moto-taxi depuis neuf ans sur l’axe Mvog-Betsi – Carrefour MEC, qui résume le mieux le sentiment ambiant. La quarantaine, casque cabossé sur la tête, il s’accorde une pause cigarette entre deux courses. « Je suis heureux pour cette route. Je gagnais moins parce que les clients avaient peur de se salir ou de tomber. Maintenant ça roule. Mais le Pape ne peut pas venir tous les ans. Et nos routes, elles se dégradent tous les ans ». Il écrase son mégot, remet son casque, et reprend la route, fraîchement goudronnée, pour l’instant.

La question que pose désormais cette séquence n’est plus technique. Elle est politique et elle est simple : faut-il attendre une visite papale pour qu’une route soit réparée ?

Tom.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here