Il fut un temps où, au Cameroun, le vin relevait du cérémonial discret : quelques bouteilles soigneusement débouchées lors des fêtes, des mariages ou des dîners « un peu sérieux ».

Aujourd’hui, le vin coule à flots… mais surtout à travers les chiffres. Près de 10 000 tonnes importées en 2025. Une facture de 13,4 milliards FCFA. Et une progression qui donne presque le tournis : +37,3 % en volume, +31,4 % en valeur. À ce rythme, le verre n’est plus à moitié plein, il déborde franchement.
Derrière cette montée en puissance, il y a une histoire de goût, bien sûr, mais surtout une histoire de société. Le vin n’est plus seulement un produit, il est devenu un marqueur. On ne boit plus uniquement pour accompagner un repas, mais aussi pour affirmer un certain standing, parfois même une illusion d’ascension sociale. À défaut de produire massivement du vin local, on consomme celui des autres, avec une régularité qui frôle la dépendance économique.
Car pendant que les importations s’envolent, une question s’invite à table : que produit-on, ici, pour équilibrer la note ? La réponse, elle, reste souvent en carafe. Cette appétence croissante pour les vins importés, dominés historiquement par l’Europe, révèle en creux une faiblesse structurelle : l’absence d’une véritable industrie locale capable de capter ne serait-ce qu’une fraction de cette demande.
L’ironie est d’autant plus savoureuse que, dans le même temps, les volumes augmentent plus vite que la valeur. Autrement dit, on boit plus… mais pas forcément mieux. Ou, disons-le sans détour, on boit parfois moins cher. Le palais s’élargit, certes, mais le portefeuille impose ses limites. Entre prestige affiché et arbitrages économiques, le consommateur camerounais navigue à vue, un verre dans une main, le budget dans l’autre.
Et pendant que la France conserve son trône, que l’Espagne et la Belgique tiennent leur rang, l’Italie avance ses pions avec méthode, profitant d’opérations de séduction bien orchestrées. Le vin devient alors aussi une affaire de diplomatie, où chaque bouteille raconte une stratégie d’influence. À défaut de pétrole ou de minerais, certains pays exportent leur terroir… et récoltent des milliards.
Faut-il s’en inquiéter ? Oui, un peu. Pas parce que les Camerounais boivent du vin (après tout, chacun trinque comme il veut) mais parce que cette dynamique traduit une économie qui
consomme plus qu’elle ne transforme. Une économie où l’on importe le plaisir, sans encore réussir à en faire une richesse locale.
Alors, à l’heure de lever son verre, une pensée s’impose : et si, demain, une part de ces milliards restait au pays ? En attendant, le Cameroun continue de boire… à la santé des autres économies. Santé !
Jean-René Meva’a Amougou





