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Sénat : l’ascension du Lamido de Rey Bouba au Sénat consacre la domination des féodalités du septentrion

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Le lamido de Rey Bouba saluant ses convives venus du Septentrion.

L’élection d’Aboubakary Abdoulaye à la présidence du Sénat a donné lieu à une scène politique lourde de sens : la mobilisation d’une quarantaine de chefs traditionnels venus, en corps, consacrer l’un des leurs. Une démonstration de force symbolique qui révèle, en filigrane, un processus plus profond.

Le lamido de Rey Bouba saluant ses convives venus du Septentrion.

La scène avait quelque chose d’inédit. Quarante chefs traditionnels en boubous d’apparat, insignes royaux et attributs coutumiers, investissant la grande salle du Sénat de Yaoundé pour consacrer l’un des leurs. L’élection d’Aboubakary Abdoulaye, lamido de Rey Bouba, à la présidence de la deuxième Chambre a donné lieu à une mise en scène dont personne, dans les couloirs du Parlement, ne prétend qu’elle était anodine.

« Ce n’était pas une visite de courtoisie, c’était une investiture », tranche Pr. Hamidou Moussa, politologue. « Les chefs ne félicitaient pas un pair qui réussissait. Ils reconnaissaient, selon leurs propres codes, l’élévation du lamidat dans l’ordre républicain. Ce sont deux légitimités qui se superposent ». Pour ce chercheur spécialiste du Septentrion, le moment illustre une réalité structurelle du système politique camerounais : la cohabitation, jamais tout à fait résolue, entre modernité institutionnelle et héritages féodaux. « Le lamidat repose sur des rapports d’autorité profondément hiérarchisés. En portant cette logique jusqu’à la tête du Sénat, on ne change pas seulement un président, on projette un mode de gouvernance dans l’architecture de l’État ».

Sur le terrain, les réactions sont contrastées. À Garoua, Alhadji Moussa, commerçant de quarante-cinq ans, affiche une fierté non dissimulée : « Un grand du Nord à la tête du Sénat, c’est une reconnaissance pour toute notre région. Depuis des années, on nous dit que le Nord est en retard. Là, c’est un signal fort ». Mais il ajoute, plus sobrement : « Ce qui compte maintenant, c’est ce qu’il va faire pour nous. Les promesses, on en a eu ».

Cette attente pragmatique est partagée par beaucoup. Car si la centralité des figures traditionnelles dans la politique nationale est ancienne, elle ne s’est pas toujours traduite par une amélioration des conditions de vie des populations qu’elles sont censées représenter.
Du côté de la société civile, le ton est plus critique. Fadilatou Bello, coordinatrice d’une association de femmes à Maroua, pose une question directe : « Dans le lamidat, quelle est la place des femmes ? Quel est le statut des Kirdi, des non-musulmans, des jeunes sans allégeance tribale ? Quand on dit que les chefferies sont des relais du pouvoir, on oublie de dire qu’elles peuvent aussi être des relais d’exclusion ».

L’avocat constitutionnaliste Maître Evariste Kenfack, lui, pointe une tension plus systémique : « La République suppose l’égalité des citoyens. Or les structures féodales reposent précisément sur l’inégalité de naissance, sur la subordination. Intégrer davantage ces structures dans les institutions, c’est une option politique, mais elle n’est pas sans coût démocratique ».

Le gouvernement, lui, argue d’une logique de stabilisation. Intégrer les autorités traditionnelles dans les institutions permet de consolider les alliances territoriales dans des régions fragilisées par des défis sécuritaires et socio-économiques. Une stratégie cohérente, admet l’analyste politique Rodrigue Feudjio, « mais qui entretient aussi des équilibres figés. On stabilise en reconduisant des hiérarchies, pas en les transformant ».

La grande salle du Sénat s’est vidée. Les chefs sont repartis. Mais la question demeure, intacte : cette légitimation accrue des féodalités du Septentrion dans l’appareil républicain se traduira-t-elle par une influence réelle sur les politiques publiques ? Ou restera-t-elle essentiellement symbolique, confortant un système sans l’ouvrir ?
Les citoyens, eux, attendent. Entre fierté régionale et exigence d’une gouvernance plus inclusive, leur verdict sera, comme toujours, celui du quotidien.

Tom.

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