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Bamendjing et environs

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Ici, la lumière n’est pas seulement une question d’ampoule. Elle est devenue une attente collective, une revendication silencieuse, presque une prière. En attendant qu’elle revienne, les habitants apprennent à vivre dans le noir… sans jamais s’y habituer vraiment.

Le jour se lève sur Bamendjing et dans les contrées environnantes du département des Bamboutos (région de l’Ouest) avec la promesse d’un soleil fidèle mais sans électricité pour l’accompagner. Ici, le chant des coqs a remplacé le bourdonnement des transformateurs, et les nuits s’étirent plus longues que les discours officiels. Depuis près de deux mois, les villages riverains du barrage vivent dans une obscurité qui n’a rien de poétique, même si, par ironie, elle révèle la beauté brute des étoiles.

À quelques mètres du gigantesque plan d’eau, les habitants observent, mi- amusés, mi- amers, les flots du barrage coulé avec générosité. « L’eau est là, la lumière est partie », lance Thomas, pêcheur de son état, en remontant ses filets encore humides. Son rire est léger, mais son regard trahit une fatigue ancienne. Car ici, l’humour est devenu un mécanisme de survie.

Dans le village de Bamendjing, les soirées ne se vivent plus, elles se subissent. Les enfants font leurs devoirs à la lueur tremblante des lampes à pétrole, pendant que les parents comptent les pertes : poisson avarié, boissons tièdes, machines à l’arrêt. « Même le congélateur est devenu un meuble de décoration », soupire Mireille, vendeuse de jus. Elle plaisante, mais son commerce, lui, ne rit plus.
De l’autre côté du plan d’eau, dans l’arrondissement de Kouoptamo, le constat est le même, à peine nuancé par les murmures du vent sur l’eau. Les populations parlent d’un « paradoxe électrique » : vivre à l’ombre d’un barrage et s’éclairer à la bougie. Une absurdité qui, à force de durer, finit par ressembler à une habitude… dangereuse.

Plus loin, dans Galim, l’obscurité a pris racine dans plusieurs localités. À Kieneghang, les poteaux électriques, fatigués par les années, penchent comme de vieux sages qui auraient trop vu. Ici, la cause est connue : vétusté, abandon, lenteur des réparations. « Nos poteaux sont plus vieux que nos grands-parents », ironise un habitant, déclenchant un éclat de rire collectif, court mais sincère.

Dans le Groupement Bati, les ampoules ont cessé de briller depuis plus d’un mois. La nuit y est dense, presque palpable. Les conversations s’y font plus lentes, comme si chaque mot devait traverser l’obscurité avant d’atteindre son destinataire. Pourtant, la vie continue, obstinée, presque rebelle.

Les activités économiques, elles, n’ont pas cette résilience. Les ateliers ferment plus tôt, les téléphones se déchargent plus vite que les espoirs, et les petits commerces peinent à survivre. « Même le crédit téléphonique se vend moins, puisque les gens n’ont plus où charger leurs portables », confie un jeune commerçant, entre deux soupirs.

Le barrage, majestueux, continue de remplir sa mission hydraulique, indifférent aux frustrations humaines. Il devient, malgré lui, un symbole : celui d’une richesse mal partagée, d’une énergie qui passe sans s’arrêter. Un géant silencieux qui donne ailleurs ce qu’il refuse à ses voisins immédiats.

Face à cette situation, les regards se tournent vers les structures en charge de la production, du transport et de la distribution de l’électricité. Mais ici, l’attente est devenue une compagne familière. On attend la lumière comme on attend la pluie en saison sèche : avec espoir, mais sans certitude.

Et pourtant, au cœur de cette pénombre, une forme de poésie subsiste. Les nuits dévoilent un ciel que les néons avaient effacé. Les étoiles racontent des histoires oubliées, et les habitants, malgré tout, continuent de rêver. « Quand la lumière reviendra, on fera la fête », promet une jeune fille, les yeux brillants… non pas à cause de l’électricité, mais d’un espoir têtu.

Jean -René Meva’a Amougou

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