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Le capitaine Ibrahim Traoré ou la politique de rupture

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La Révolution progressiste populaire (RPP) a franchi un cap symbolique le 2 avril 2026, en célébrant sa première année d’existence.

À cette occasion, le président du Faso, Ibrahim Traoré, s’est prêté à un exercice de transparence en répondant aux questions de la presse nationale et internationale, représentée par six journalistes. Cette prise de parole, très attendue, a permis de mesurer le chemin parcouru depuis l’avènement de ce projet politique et de mieux cerner la vision de celui qui, pour beaucoup, incarne aujourd’hui une nouvelle génération de dirigeants africains. À l’écoute de ses propos, une conviction se dégage: Traoré s’inscrit résolument dans une logique de rupture avec les pratiques politiques héritées du passé. Ce leadership nouveau, revendiqué et assumé, s’est exprimé à travers plusieurs axes forts.

Le premier concerne la souveraineté militaire. En affirmant que le Burkina Faso a cessé d’être formé militairement par des puissances étrangères, le président burkinabè envoie un message clair, celui de l’émancipation stratégique. Pendant des décennies, de nombreux pays africains ont dépendu de formations, d’équipements et de doctrines militaires importés, souvent en provenance de pays occidentaux. Cette dépendance a parfois limité leur capacité à répondre efficacement à leurs propres défis sécuritaires. En rompant avec cette logique, Traoré affirme que, désormais, aucun pays étranger ne peut prétendre maîtriser l’armée burkinabè. Il s’agit là d’un acte fort, qui traduit une volonté de reconquête de la souveraineté nationale, dans un contexte régional marqué par des défis sécuritaires majeurs.

Le deuxième point saillant de son intervention touche aux relations internationales, en particulier avec la France. Loin d’adopter une posture de rupture radicale ou d’hostilité systématique, Traoré a tenu à préciser que son pays n’a « rien contre les Français ». Cette nuance est essentielle. Elle montre que le rejet ne porte pas sur les peuples, mais sur certaines pratiques jugées inacceptables. Le président burkinabè affirme ainsi sa disponibilité à travailler avec tous les partenaires, à condition que les relations soient fondées sur le respect mutuel. Ce qu’il refuse, en revanche, c’est la condescendance et l’arrogance souvent reprochées aux puissances occidentales dans leurs rapports avec l’Afrique. Condescendance et arrogance reconnues même en France (cf. Romain Gubert et Emmanuel Saint-Martin, « L’arrogance française », Balland, 2003).

Dans cette même logique, il a dénoncé avec fermeté les accords économiques déséquilibrés, résumés par cette formule choc: « on prend 90 % des bénéfices de votre ressource et on vous donne 10 %. » Derrière cette image, c’est toute la question de l’exploitation des ressources naturelles africaines qui est posée. Depuis l’époque coloniale jusqu’à nos jours, de nombreux contrats ont été perçus comme inéquitables, profitant largement aux multinationales étrangères (Bolloré, Bouygues, Areva, Orange, etc.) au détriment des populations locales. En s’attaquant à cette réalité, Traoré se positionne comme le défenseur d’une justice économique et d’un partage plus équitable des richesses.

Le troisième axe de son discours a suscité une attention particulière: la critique des dirigeants africains jugés trop dépendants de l’ancienne puissance coloniale. Sans citer de noms, le président burkinabè a dénoncé ces responsables politiques qui, selon lui, se rendent régulièrement en France pour prendre les ordres de leurs maîtres. Cette déclaration a immédiatement fait réagir l’opinion publique, beaucoup y voyant une allusion à Alassane Ouattara, souvent aperçu à Paris.

Au-delà des personnes, c’est une pratique politique qui est ici mise en cause, celle d’une dépendance persistante vis-à-vis de l’extérieur. Traoré oppose à cette posture une exigence de dignité et de responsabilité. Il souligne notamment le contraste choquant entre les déplacements à l’étranger pour des soins médicaux et la situation des systèmes de santé locaux. Comment justifier, en effet, qu’un chef d’État se fasse soigner hors de son pays, alors que ses concitoyens doivent faire face à des infrastructures hospitalières défaillantes ? Cette question renvoie à une problématique plus large, celle de l’exemplarité des dirigeants et de leur engagement réel en faveur du bien-être de leurs populations.

Enfin, le quatrième point abordé concerne la question sensible de la déstabilisation politique. Interrogé sur le sort de Paul-Henri Sandaogo Damiba, extradé du Togo le 17 janvier 2026 pour tentative de déstabilisation du Burkina Faso, Traoré a livré une réponse ferme et sans ambiguïté. Il a déploré le fait que certains Africains acceptent de se laisser instrumentaliser par des puissances occidentales pour nuire à leurs propres pays. Cette dénonciation met en lumière une réalité souvent évoquée mais rarement assumée publiquement, celle des ingérences extérieures facilitées par des complicités internes.
En affirmant que ces Africains indignes trouveront face à eux une résistance farouche, le président burkinabè adopte un ton résolument combatif. Il s’inscrit dans une logique de défense de l’intégrité nationale et de refus de toute forme de manipulation étrangère. Ce discours, qui mêle dénonciation et détermination, contribue à renforcer son image de leader engagé, prêt à affronter les pressions extérieures pour préserver la souveraineté de son pays.

Au terme de cette intervention, une ligne directrice apparaît clairement, celle de la rupture. Rupture avec la dépendance militaire, rupture avec les relations internationales déséquilibrées, rupture avec certaines pratiques politiques africaines jugées complaisantes et rupture avec les logiques de déstabilisation orchestrées de l’extérieur. À travers ces prises de position, Ibrahim Traoré se présente comme le porte-voix d’une Afrique qui aspire à plus de dignité, de souveraineté et de justice.

Cette première année de la RPP ne constitue donc pas seulement un anniversaire symbolique. Elle marque l’affirmation d’un projet politique qui entend redéfinir les rapports de l’Afrique avec elle-même et avec le reste du monde. Reste à savoir si cette ambition pourra se traduire durablement dans les faits.

Jean-Claude Djéréké

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