L’originaire de Tokombéré est un observateur engagé des dynamiques de pouvoir dans le Nord du Cameroun. Il s’exprime sur l’actualité politique de l’heure au Cameroun.

Le départ de l’ancien Président de l’Assemblée nationale après 34 ans de règne suscite des lectures très diverses. Pour vous, que signifie réellement cet événement ?
C’est d’abord un révélateur. Ce limogeage, survenu le 17 mars, aurait pu n’être qu’un simple épisode dans les recompositions habituelles du régime. Mais il expose quelque chose de plus profond : la manière dont une institution républicaine, l’Assemblée nationale, a été transformée en patrimoine privé. Ce n’est pas la chute d’un homme. C’est le symptôme visible d’un système.
Vous parlez de « patrimoine privé ». Qu’entendez-vous concrètement par là ?
Regardons les faits. Son directeur de cabinet est son beau-fils. Son conseiller spécial est son fils. Son secrétaire particulier est son petit-fils. Le chef de sa sécurité est également son fils. D’autres membres de sa famille directe ont été redéployés dans l’administration parlementaire. L’Assemblée nationale est devenue une entreprise familiale. Ses fils sont passés par les grandes écoles (ENAM, EMIA) avant d’être positionnés stratégiquement. Ses neveux, filleuls et alliés ont été disséminés dans les ministères et les entreprises publiques. C’est un réseau de cooptation construit sur la loyauté dynastique, pas sur la compétence.
Mais n’est-ce pas là une pratique répandue dans de nombreux systèmes politiques africains ?
Répandue, oui. Acceptable, non. Et surtout, la banalisation de cette pratique ne saurait exonérer quiconque de sa responsabilité individuelle. Ce qui rend ce cas particulièrement douloureux, c’est le contraste entre l’étendue du pouvoir exercé pendant trois décennies et le vide laissé dans la région natale. Pendant qu’il construisait sa dynastie à Yaoundé, Tokombéré n’a eu ni routes bitumées, ni hôpitaux dignes de ce nom, ni promotion des élites locales. Aucun fils de ce village n’a bénéficié de cette manne.
Les chiffres que vous citez sont accablants. Vous pouvez les rappeler?
Oui. Aujourd’hui, dans cette zone, le taux d’accès à l’eau potable est de 12%, contre 58% en moyenne nationale. La scolarisation dans le secondaire plafonne à 35%, quand la moyenne camerounaise dépasse 60%. Zéro kilomètre de routes bitumées. Et 0,2 médecin pour 10 000 habitants. Voilà le bilan territorial d’un homme qui avait, pendant 34 ans, l’oreille directe du chef de l’État.
En septembre 2025, il a pourtant été intronisé chef supérieur des communautés de Tokombéré. N’était-ce pas une opportunité supplémentaire ?
C’est précisément ce qui est scandaleux. Ce titre aurait dû faire de lui le défenseur de son peuple. Il en a fait un instrument de légitimation personnelle. Sous son règne de chef : aucun projet structurant, aucune défense des terres kirdi spoliées par les agents des lamidats, aucune voix pour dénoncer les injustices historiques que subissent les nôtres. Le titre sans le mandat. La coutume sans la protection.
Alors que doit-on retenir, au fond, de cet épisode ?
Que la trahison la plus grave n’est pas toujours celle que l’on commet contre l’État. C’est parfois celle que l’on commet contre les siens. Les populations kirdi ont attendu. Elles ont cru. L’opportunité historique d’un fils du village au sommet de l’État s’est refermée sans qu’elles en voient les fruits. Mais malgré tout, elles ne désespèrent pas. Leur confiance, elles la placent dans le Président Paul Biya, dont l’action en faveur de l’unité nationale reste, à leurs yeux, le seul garant des rares avancées obtenues. L’élite a failli. L’État, lui, doit entendre.
Bobo Ousmanou






