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Dr Edouard Epiphane Yogo : « L’abstention de la France marque une volonté d’éviter les coûts d’une reconnaissance juridiquement contraignante »

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  1. La reconnaissance par l’ONU de la traite des Nègres comme crime contre l’humanité et la posture d’abstention de la France. Que retenir?

La reconnaissance par l’Organisation des Nations unies de la traite négrière comme crime contre l’humanité s’inscrit dans une dynamique de consolidation du droit international mémoriel et du droit des réparations.
En qualifiant explicitement la traite transatlantique de crime contre l’humanité, l’ONU ne se limite pas à une condamnation morale ; elle renforce un cadre normatif dans lequel ces faits deviennent juridiquement imprescriptibles et potentiellement justiciables dans des logiques de responsabilité historique. Cette évolution prolonge des jalons antérieurs, tels que la Conférence de Durban (2001), qui avait déjà ouvert la voie à une reconnaissance globale des injustices historiques liées à l’esclavage et à la colonisation.

Dans ce contexte, l’abstention de la France apparaît, à première vue, paradoxale, notamment au regard de sa propre législation interne. En effet, la loi Taubira de 2001 reconnaît déjà l’esclavage et la traite comme crimes contre l’humanité. Cependant, il existe une différence fondamentale entre une reconnaissance nationale à portée symbolique et une reconnaissance internationale susceptible de produire des effets juridiques contraignants. L’ONU, en tant qu’instance normative globale, peut indirectement contribuer à structurer des revendications internationales en matière de réparation, voire alimenter des contentieux devant des juridictions nationales ou internationales.
L’abstention française doit donc être analysée comme une posture diplomatique prudente, voire défensive. Elle permet à la France d’éviter d’endosser pleinement une qualification juridique internationale qui pourrait être mobilisée contre elle dans des démarches contentieuses. En s’abstenant, elle ne conteste pas explicitement la nature criminelle de la traite, mais elle refuse d’entrer dans une logique qui pourrait transformer une reconnaissance historique en obligation juridique opposable.

Cette position traduit une tension classique en relations internationales entre normativité et souveraineté. D’un côté, la France se veut porteuse de valeurs universalistes et de défense des droits humains ; de l’autre, elle cherche à préserver son autonomie stratégique face à des normes susceptibles de générer des coûts politiques, juridiques et économiques. L’abstention devient ainsi un instrument d’équilibrage entre engagement moral et prudence juridique.
On peut considérer que la posture française relève moins d’un désaccord de fond que d’une gestion stratégique des implications de la norme internationale. Elle illustre la difficulté, pour les anciennes puissances coloniales, de concilier reconnaissance historique et acceptation d’une éventuelle responsabilité juridique internationale, surtout dans un contexte où les revendications mémorielles tendent à se transformer en demandes concrètes de réparation.

  1. Comprendre cette posture à la lumière des procédures de reconnaissance des crimes coloniaux en cours au Cameroun?

L’abstention française prend une signification particulière lorsqu’elle est mise en perspective avec les dynamiques en cours au Cameroun concernant la reconnaissance et la réparation des crimes coloniaux. Depuis quelques années, on observe une montée en puissance des revendications mémorielles et politiques visant à documenter, reconnaître et, dans certains cas, obtenir réparation pour les violences commises durant la période coloniale, notamment sous administration française. Ces revendications concernent des faits tels que les répressions militaires, les exécutions extrajudiciaires, les déplacements forcés de populations et l’exploitation économique systémique.

D’un point de vue analytique, ces démarches s’inscrivent dans une stratégie de mobilisation du droit international comme ressource politique. En s’appuyant sur des concepts tels que les crimes contre l’humanité, l’imprescriptibilité ou encore le droit à réparation, les acteurs camerounais cherchent à internationaliser la question coloniale et à la sortir du strict cadre bilatéral. Dans cette perspective, la reconnaissance par l’ONU de la traite négrière comme crime contre l’humanité constitue un levier normatif important. Elle renforce l’argument selon lequel certains crimes historiques ne peuvent être ni oubliés ni exonérés de toute responsabilité.

C’est précisément dans ce contexte que l’abstention française prend tout son sens. Elle peut être interprétée comme une anticipation des usages stratégiques que pourraient faire les États africains, dont le Cameroun, de cette reconnaissance internationale. En d’autres termes, la France cherche à éviter que la consolidation d’une norme internationale ne vienne renforcer juridiquement des revendications déjà en gestation. L’enjeu n’est pas uniquement mémoriel, mais aussi contentieux : la transformation d’une reconnaissance historique en base juridique pour des demandes de réparation, qu’elles soient symboliques, matérielles ou financières.

Par ailleurs, cette posture s’inscrit dans une relation postcoloniale complexe, marquée par une asymétrie persistante. La France, en tant qu’ancienne puissance coloniale, demeure un acteur influent au Cameroun, tant sur le plan économique que politique. Reconnaître pleinement, dans un cadre multilatéral, la nature criminelle de certains faits historiques pourrait fragiliser cette position, en légitimant des discours critiques et en ouvrant la voie à des négociations plus contraignantes.

L’ abstention française ne peut être dissociée des dynamiques africaines contemporaines. Elle constitue une réponse indirecte aux tentatives d’internationalisation des revendications mémorielles, notamment au Cameroun. Autrement dit, la posture française s’explique en grande partie par la volonté de contenir les effets juridiques et politiques d’une norme internationale susceptible de renforcer des demandes de reconnaissance et de réparation en cours sur le continent.

  1. L’abstention française peut-elle être lue comme stratégie de préservation de l’influence française en Occident et en Afrique?

Au-delà des dimensions juridiques et mémorielles, l’abstention française peut être interprétée comme un choix géopolitique visant à préserver son influence dans un environnement international en recomposition. En Afrique, la présence française est de plus en plus contestée, tant sur le plan politique que symbolique. Les critiques portent notamment sur la persistance de logiques néocoloniales, l’ingérence politique et les déséquilibres économiques hérités de la période coloniale. Dans ce contexte, toute reconnaissance internationale susceptible d’alimenter ces critiques représente un risque stratégique pour la France.

En s’abstenant, la France évite de fournir un argument supplémentaire à ceux qui remettent en cause sa légitimité en Afrique. Une reconnaissance explicite et juridiquement engageante pourrait être perçue comme un aveu de responsabilité, susceptible de renforcer les discours souverainistes et de légitimer des demandes de rupture ou de renégociation des relations bilatérales. L’abstention permet ainsi de maintenir une certaine ambiguïté stratégique, en évitant de cristalliser les tensions.

Sur le plan occidental, la posture française s’inscrit également dans une logique de coordination implicite avec d’autres puissances confrontées à des passés similaires. La question des réparations liées à l’esclavage et à la colonisation ne concerne pas uniquement la France, mais aussi d’autres États européens et américains. Une prise de position trop engagée pourrait créer un précédent et entraîner une dynamique globale de revendications, avec des implications systémiques pour l’ordre international. L’abstention permet donc de ne pas isoler la France ni de la placer en position d’avant-garde sur un sujet potentiellement déstabilisateur pour l’ensemble du bloc occidental.
En outre, cette stratégie s’inscrit dans une logique de soft power. La France cherche à maintenir son image de puissance normative, attachée aux droits humains, tout en évitant les coûts concrets associés à une reconnaissance juridiquement contraignante. Elle privilégie ainsi des approches bilatérales, graduelles et contrôlées de la mémoire coloniale, plutôt qu’une inscription dans un cadre multilatéral susceptible d’échapper à son contrôle.

Ainsi, il apparaît que l’abstention française relève d’un calcul stratégique multidimensionnel. Elle vise à préserver à la fois son influence en Afrique, en limitant les effets politiques des revendications mémorielles, et sa position en Occident, en évitant de déclencher une dynamique globale de demandes de réparation. Loin d’être un simple acte de neutralité, cette abstention constitue un instrument de gestion des rapports de puissance dans un contexte où les enjeux mémoriels deviennent de plus en plus centraux dans les relations internationales.

Louise Nsana

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