Dans cette périphérie nord de Yaoundé, la pression foncière ne relève plus de la simple tendance : elle s’est muée en véritable ruée. Entre spéculation, occupations improvisées et inquiétudes des communautés autochtones, la périphérie du stade s’est transformée en terrain de jeux marchands et de batailles foncières.
Officiellement, le site devait incarner la vitrine moderne du Cameroun à l’occasion de la Coupe d’Afrique des nations 2021. Officieusement, il s’est transformé en terrain d’expression pour promoteurs improvisés et vendeurs opportunistes. Pendant que les infrastructures annexes du complexe sportif tardent à sortir de terre, d’autres constructions ont poussé comme des champignons après la pluie, parfois avec permis, souvent avec audace, et toujours avec l’espoir que personne ne vienne trop vite poser la question qui fâche. « Ici, le foncier ne dort plus.
Il court, il s’arrache, il se négocie. Des particuliers et des sous- traitants vendent et revendent des parcelles, parfois plus vite que l’administration ne suit », renseigne un riverain. Dans cette périphérie nord de Yaoundé en pleine mutation, la pression foncière a quitté le registre de la simple tendance pour entrer dans celui, plus nerveux, de la ruée organisée. « Ici, chaque parcelle semble avoir trouvé preneur avant même d’avoir trouvé un statut juridique clair, donnant au quartier des airs de marché où l’on achète parfois avant de savoir ce que l’on possède vraiment », explique un autre riverain.
À l’origine pourtant, l’État avait sécurisé environ 110 hectares pour la réalisation de ce méga complexe. Au-delà du stade de 60 000 places, pièce maîtresse du projet, l’ambition était vaste : terrains d’entraînement, hôtel cinq étoiles, centre commercial, musée, salle de cinéma et piscine olympique. Une ville dans la ville, pensée pour prolonger l’élan de la CAN et redessiner durablement le paysage urbain. Mais les retards accumulés dans la construction du stade ont contrarié l’ensemble du programme.
Les autres composantes sont restées à l’état de promesses, laissant de larges emprises foncières exposées aux convoitises, aux occupations et aux opérations de marchandage, sur fond de frustrations des communautés riveraines qui observent depuis des années ce chantier inachevé devenir peu à peu un territoire disputé. Résultat : un marché parallèle bien vivant. « Le match se joue entre 75 et 100 minutes ». Derrière cette ironie obtenue auprès d’un vendeur, se cache une vérité : le prix du mètre carré oscille entre 75 000 et 100 000 FCFA. À ce niveau, le terrain vaut parfois plus cher que les certitudes juridiques qui l’accompagnent. Et comme souvent dans ce genre de situations, plus les prix grimpent, plus les doutes s’installent, mais sans vraiment ralentir les transactions.
Sur le terrain, la logique locale est d’une redoutable simplicité :
« la nature a horreur du vide ». Pour plusieurs propriétaires terriens et riverains, laisser des hectares sans occupation visible pendant des années revenait presque à envoyer un signal. « Pendant longtemps, ces espaces sont restés là, sans activité. Les gens ont fini par penser qu’ils pouvaient y faire quelque chose», explique un habitant du secteur.
Un autre riverain renchérit avec un argument social : « Les populations cherchent où construire et où vivre. Ceux qui achètent ici veulent s’installer et faire grandir le quartier ». Dans cette vision, l’urbanisation spontanée devient presque une extension naturelle de la ville.
Mais cette lecture est loin de rassurer tout le monde. Une commerçante installée à proximité observe la situation avec prudence. « On vend les terrains comme des beignets, mais beaucoup ne savent pas vraiment qui est propriétaire de l’espace. Le jour où les dossiers vont sortir, il risque d’y avoir des surprises », glisse-t-elle, mi-amusée, mi-inquiète.
Même certains acquéreurs reconnaissent avancer avec une part de pari. « Oui, il y a des risques, mais les prix montent vite. Si on attend trop, on ne pourra plus acheter », explique un jeune investisseur, convaincu que le quartier finira par devenir une zone stratégique de la capitale.
Un chef de communauté, figure respectée du secteur, appelle toutefois à la responsabilité collective. « Nous ne sommes pas contre le développement, mais il doit se faire dans le respect des règles et des droits de chacun », affirme-t-il avec gravité. Selon lui, les populations locales ont longtemps observé sans comprendre les évolutions en cours. « Nos terres ont été mobilisées pour un projet national, nous l’avons accepté. Mais aujourd’hui, voir des particuliers vendre sans concertation crée des incompréhensions », dit-il, plaidant pour un dialogue plus inclusif et avertissant que le calme apparent pourrait ne pas durer.
Sous cape, un cadre du ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires foncières (MINDCAF) affirme pourtant que les limites foncières du complexe sont connues depuis longtemps. Selon lui, les bornages initiaux étaient clairs et identifiables pour tout professionnel du secteur. Il déplore cependant que ces repères aient été progressivement ignorés, voire contournés.
Ce qui se passe relève moins d’une confusion que d’une exploitation illégale du vide», confie-t-il, évoquant des transactions qui toucheraient même des zones insoupçonnées.
Face à cette agitation, l’État a finalement décidé d’intervenir. Dans une correspondance datée du 9 mars 2026, le secrétaire général de la présidence de la République, Ferdinand Ngoh Ngoh, a transmis au les hautes instructions du chef de l’État demandant de rapporter tous les actes d’attribution et de rétrocession concernant les dépendances du site du complexe sportif d’Olembé.
Une décision qui sonne comme un rappel à l’ordre dans une zone où, progressivement, le domaine public semble se transformer en opportunité privée. L’objectif est clair : reprendre le contrôle des réserves foncières, limiter les conflits potentiels et préserver la possibilité de redéployer un jour le projet initial.
Car au fond, l’histoire d’Olembé dépasse désormais la seule question du stade. Elle raconte la rencontre parfois chaotique entre ambition nationale, croissance urbaine rapide et réalités locales. Et dans ce match discret mais décisif autour de la terre, chacun sait qu’un simple coup de sifflet ne suffit pas toujours à arrêter le jeu.
Jean -René Meva’a Amougou
