Il aura passé plus d’un demi-siècle dans les couloirs du pouvoir camerounais. Député depuis 1970, président
de l’Assemblée nationale pendant 34 ans, Cavaye Yéguié Djibril quitte la scène dans un silence ambigu.
Entre bilan contesté et retraite méritée, que restera-t-il de son passage?

55 ans de présence à l’Assemblée nationale. 34 ans au perchoir. Le chiffre donne le vertige. Dans un pays où les
postes de responsabilité se transmettent rarement de bon gré, Cavaye Yéguié Djibril a reconfigur la culture de l’inamovibilité. Né le 1er janvier 1940 à Mada, dans le département du Mayo- Sava, il entre à l’hémicycle
en mars 1970. Il en gravit les échelons, questeur, vice président, avant d’accéder au perchoir le 31 mars 1992. Depuis, il y est resté. Sans interruption. Réélu session après session, soutenu par Yaoundé, contesté en interne mais jamais renversé. «Dans un contexte normal, une telle carrière forcerait le respect», note un ancien parlementaire sous couvert d’anonymat. «Ici, elle pose surtout la question de ce qu’il a fait de tout ce temps.»
La réponse à cette question dépend de l’angle d’observation, et de la distance que l’on entretient avec le pouvoir.
Ses partisans lui reconnaissent une stabilité institutionnelle rare. Sous sa direction, l’Assemblée nationale a fonctionné sans turbulences majeures. Il a su défendre, parfois avec vigueur, les intérêts du Grand Nord dans les arbitrages de Yaoundé. Mais ses détracteurs, nombreux dans sa propre circonscription de Tokombéré, dressent un tableau bien plus sombre. «Les routes sont impraticables, les centres de santé sans médecins, les villages sans eau potable. Le Mayo-Sava est l’une des zones les plus défavorisées du pays», commente le docteur Assako, originaire de Tokombéré. En 2013, son rival Adama Modi Bakary lui avait lancé, du haut de la tribune du parti:
«Qu’avezvous fait pour vos populations depuis 30 ans que vous êtes aux affaires?» La question n’a jamais vraiment reçu de réponse publique. L’homme et le système «inertitre qui doit etre supprimé» Il y a pourtant quelque chose d’inédit dans ce départ. Non pas dans les circonstances, Cavaye n’est pas parti de lui-même, mais dans ce qu’il rappelle à une classe politique camerounaise peu habituée à lâcher prise. «La République n’est que continuité»,
dit-on dans les cercles du pouvoir. Pour le docteur Waldé Enoc, fils du septentrion, «tout serviteur, quel que soit son
rang, doit se préparer à partir.
Un père doit faire place à ses enfants. Cela relève de l’ordre naturel des choses. Or, au Cameroun, cet ordre naturel est devenu l’exception. S’accrocher aux postes est la norme. La retraite est vécue comme une punition, rarement
comme un aboutissement». L’universitaire renchérit, «Cavaye lui-même avait tenté, en 2013, de se repositionner au Sénat avant d’en être empêché, signe que l’idée de quitter le pouvoir ne lui était pas venue spontanément Son départ forcé, paradoxalement, offre une leçon que ses successeurs feraient bien de méditer.»
Cavaye Yéguié Djibril n’a pas inventé le système dans lequel il a prospéré. Il en a été, au fil des décennies, l’un des
rouages les plus huilés. La longévité comme stratégie. La loyauté comme monnaie d’échange.
La communauté comme réservoir électoral plutôt qu’une finalité du mandat. Ce qu’il laisse derrière lui, c’est moins
un bilan personnel qu’un révélateur. Celui d’un État qui récompense la fidélité plus que l’efficacité, et qui maintient
ses élites en poste bien au-delà de leur utilité publique.
À 85 ans, Cavaye mérite sans doute le repos. Ce que méritent les populations de Tokombéré et des Monts Kirdi, en revanche, reste à construire, par d’autres et autrement.
Tom.