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Le sang sous les confettis

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Chaque année, la Journée internationale des droits des femmes arrive avec son cortège bien réglé : pagnes commémoratifs, conférences savantes, déclarations vibrantes et, il faut bien le dire, quelques buffets généreux pour accompagner la réflexion.

Les communautés s’y engagent avec enthousiasme. On célèbre, on applaudit, on débat. Mais au milieu des slogans et des selfies militants, une question essentielle semble se perdre dans le brouhaha : que se passe-t-il réellement dans les foyers une fois les projecteurs éteints ? Et c’est peut-être là que commence le malaise. Car à force de ritualiser la célébration, les communautés finissent parfois par oublier l’essentiel : interroger les racines profondes des violences qui persistent dans les couples et dans les familles. On parle beaucoup, mais on dissèque peu.

es mots circulent avec aisance, mais les introspections restent rares.
Car pendant que les salles vibraient au rythme des discours, la réalité, elle, n’a pas suspendu son cours. À Nkongsamba, une femme a poignardé son concubin à mort. Un drame brutal qui surgit comme une note discordante au lendemain des festivités. Et soudain, la fête paraît étrange, presque décalée. Non pas parce qu’il ne faut pas célébrer les droits des femmes, mais parce que la tragédie rappelle que le problème auquel nos sociétés font face est plus complexe que les slogans. Elle agit comme une secousse brutale qui oblige à regarder au-delà des déclarations solennelles. Car derrière les tribunes et les banderoles, il y a des vies ordinaires, traversées par des tensions, des frustrations et des conflits que les cérémonies ne suffisent pas à apaiser.

Le véritable malaise est peut-être là : les communautés ont pris l’habitude de parler de la violence comme d’un phénomène à sens unique. Pourtant, dans la réalité des couples, les tensions sont souvent réciproques. Les disputes s’alimentent mutuellement, les frustrations circulent dans les deux sens, et les colères s’additionnent jusqu’à l’explosion. La violence domestique n’est pas toujours un monologue ; elle est parfois une spirale où chacun, à un moment ou à un autre, devient acteur du conflit. Et lorsque les tensions ne trouvent ni médiation ni écoute, elles s’enkystent dans la vie quotidienne. Peu à peu, les reproches remplacent les conversations, les silences remplacent les compromis, et la colère finit par occuper tout l’espace du couple.

Dire cela ne revient pas à relativiser les violences ni à effacer les souffrances réelles que subissent de nombreuses femmes. Cela signifie simplement reconnaître que le cœur du problème réside dans une culture du conflit mal géré au sein des couples. Dans beaucoup de foyers, la parole est rare, l’écoute fragile et la colère rapide. On se parle pour s’accuser, rarement pour comprendre. Les rancœurs s’accumulent alors comme une dette invisible. Chaque dispute ajoute une couche supplémentaire de frustration. Et lorsque les difficultés économiques, les jalousies ou les humiliations quotidiennes viennent s’y mêler, le climat domestique devient un terrain fertile pour les dérapages les plus tragiques.

Le drame survenu à Nkongsamba agit alors comme un révélateur brutal. Il montre que la violence conjugale n’obéit pas toujours au scénario simplifié que les débats publics aiment parfois raconter. Elle peut naître d’une accumulation de tensions, d’humiliations réciproques, de jalousies et de frustrations sociales. Et lorsque cette tension éclate, elle ne distingue plus vraiment les rôles que les discours officiels avaient soigneusement distribués. La tragédie devient alors le point final d’une longue série de conflits invisibles. Des disputes que les voisins entendent parfois, que la famille soupçonne souvent, mais que la société préfère ignorer jusqu’au moment où le drame devient impossible à taire.
C’est peut-être là que les communautés passent à côté du vrai problème. On organise des panels, on rédige des résolutions, on répète des slogans. Mais on parle encore trop peu de la manière dont les couples apprennent ou n’apprennent pas à gérer les conflits. On préfère les tribunes publiques aux conversations difficiles dans les quartiers, les familles et les maisons. Et pendant ce temps, les tensions continuent de s’accumuler dans le silence domestique. Les disputes restent enfermées derrière les murs, loin des débats officiels. Jusqu’au jour où une altercation de trop transforme un conflit banal en tragédie irréversible.

La tragédie de Nkongsamba rappelle donc une vérité inconfortable : tant que les communautés traiteront la violence conjugale comme un débat symbolique plutôt que comme une crise relationnelle profonde, les drames continueront de surgir. Car pendant que l’on fête, que l’on débat et que l’on applaudit les discours, dans certaines maisons la colère, elle, continue tranquillement de mûrir. Et lorsqu’elle éclate, elle emporte tout sur son passage, slogans compris. Peut-être est-il temps de déplacer la conversation : moins de cérémonies spectaculaires, davantage d’introspection sociale, et surtout un effort communautaire pour apprendre enfin à désamorcer les conflits avant qu’ils ne deviennent irréparables.

Jean-René Meva’a Amougou

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