
Quand la formation des entreprises et régulateur devient le défi caché du marché régional

Le développement de la Bourse des Valeurs Mobilières d’Afrique Centrale impose aujourd’hui une révision lucide des priorités à l’échelle de toute la CEMAC.
Les expériences récentes d’introductions en bourse dans plusieurs pays de la sous‑région montrent que le véritable point de blocage se situe du côté des émetteurs et de leurs actionnaires historiques, pas seulement des épargnants.
La zone CEMAC compte à peine six entreprises cotées à la BVMAC, pour un marché commun de plus de 50 millions d’habitants, dont seulement trois sociétés camerounaises.
C’est très peu, surtout lorsqu’on compare aux quelque quarante‑huit sociétés présentes à la BRVM en UEMOA, ou aux centaines de valeurs sur d’autres places émergentes comparables.
Le débat sur ce retard revient toujours à la même antienne : « il faut former les épargnants ». L’axiome n’est pas faux, mais il est incomplet.
L’épargne existe. Elle investit ailleurs.
Les données de la BEAC et de la Banque mondiale contredisent l’idée d’une population de la CEMAC déconnectée des logiques d’investissement.
On compte plusieurs dizaines de millions de comptes mobile money, un taux élevé de détention d’épargne – (formelle ou informelle) , des tontines qui structurent une large partie de l’économie informelle, et un marché immobilier urbain dynamique dans les principales capitales régionales. Même les paris sportifs, avec leurs arbitrages intuitifs entre risque et rendement, témoignent d’une capacité réelle à évaluer des probabilités et des gains potentiels.
L’appétence pour l’investissement n’est donc pas le problème central. Le problème, c’est que la BVMAC n’offre pas encore ce que ces épargnants recherchent : des entreprises transparentes, des récits économiques compréhensibles, et une liquidité suffisante pour pouvoir entrer et sortir sans se retrouver piégés dans un titre inerte.
Deux introductions, deux philosophies, un même questionnement
Sur la période 2025–2026, deux opérations emblématiques cristallisent ces enjeux à l’échelle régionale.
BGFI Holding Corporation, groupe bancaire panafricain ancré en Afrique centrale, est devenue la première multinationale de la zone à s’introduire à la BVMAC, avec une IPO bouclée début mars 2026.
L’opération a été présentée comme un succès : près de 45 milliards FCFA levés, 7 601 souscripteurs issus de 24 pays, dont 71% de personnes physiques, nourrissant le récit de « démocratisation de l’actionnariat ».
Mais la lecture fine des chiffres est moins triomphale : le taux de souscription global n’a atteint que 36%, et l’ouverture du capital ne portait que sur 10% des actions, en deçà du seuil de 15% habituellement exigé, grâce à une dérogation accordée par la COSUMAF.
Concrètement, comme seuls 36% de ces 10% ont été effectivement souscrits, le flottant réel ne représente qu’environ 3,6% du capital, ce qui fait peser un risque sérieux d’illiquidité durable sur le titre.
Les investisseurs institutionnels, pourtant essentiels pour stabiliser un marché régional, sont restés prudents. Les actionnaires historiques conservent ainsi un contrôle très resserré, laissant peu de place aux minoritaires dans la durée.
Renaprov Finance, établissement de microfinance de la zone CEMAC, se trouve dans une configuration presque inverse.
Sous la pression de la COBAC, qui a relevé les exigences de solvabilité et de capital minimum pour l’ensemble des institutions financières de la région, Renaprov est contrainte d’augmenter ses fonds propres pour rester conforme aux normes prudentielles.
Elle choisit donc d’ouvrir 44,44% de son capital au public, avec l’ambition affichée de changer de dimension et de financer davantage l’économie réelle en Afrique centrale.
Sur le papier, cette ouverture massive va dans le sens de la transparence. Mais une analyse technique de l’analyste financier Thierry Hongla met en lumière des fragilités importantes dans la méthodologie de valorisation : recours à des comparables bancaires de 2021, avec un Price‑to‑Book Ratio (PBR) de 2,1x, alors que les valorisations africaines ont depuis nettement corrigé, avec des PBR moyens plus proches de 1x sur des places comme la BRVM en 2025 ; projections 2025–2029 manifestement décalées par rapport aux tendances historiques du secteur.
Après actualisation des paramètres de marché et application d’une décote de minorité de 20%, justifiée par le maintien d’un contrôle familial supérieur à 50%, la valeur économique ajustée ressort très en‑deçà du prix d’offre de 21 000 FCFA, avec un écart de l’ordre de 40%.
Là aussi, la structure de contrôle reste concentrée entre les mains des actionnaires historiques, les minoritaires étant invités à financer l’expansion sans bénéficier d’un véritable pouvoir de co‑décision.
Au fond, une bourse régionale a pourtant trois vocations indissociables : permettre aux entreprises de renforcer durablement leurs fonds propres, organiser une liquidité suffisante pour que les investisseurs puissent acheter et vendre à des conditions prévisibles, et instaurer une co‑gouvernance dans laquelle les actionnaires minoritaires ont une voix réelle.
Aujourd’hui, dans ces deux opérations comme dans la plupart des dossiers CEMAC, la BVMAC est encore utilisée principalement comme un outil de recapitalisation ou de mise en conformité prudentielle, au service des besoins des actionnaires de référence, bien plus que comme un lieu de liquidité et de gouvernance partagée.
Cette architecture, qui protège à court terme le pouvoir des noyaux d’actionnaires historiques, peut se révéler préjudiciable à long terme pour la profondeur du marché régional : en minimisant les droits et l’influence des minoritaires, on décourage leur engagement, on affaiblit la qualité de la gouvernance et on limite la capacité de la CEMAC à attirer des capitaux patients.
La peur de la redevabilité
Pourquoi les entreprises de la CEMAC viennent‑elles si peu en bourse ? Pourquoi, lorsqu’elles franchissent le pas, réduisent‑elles leur flottant au strict minimum ou s’attachent‑elles à conserver un contrôle quasi absolu entre les mêmes familles et les mêmes réseaux ? Pourquoi les valorisations restent‑elles parfois déconnectées des réalités de marché ?
La réponse tient en un mot que les textes officiels prononcent rarement : la redevabilité.
La cotation impose la transparence comptable, des audits indépendants, une communication périodique, des conseils d’administration structurés et, surtout, l’obligation de répondre aux interrogations parfois critiques des actionnaires minoritaires. Elle oblige à expliciter la stratégie, à justifier les écarts entre business plan et résultats, à assumer les choix de dividende, d’investissement ou de rémunération des dirigeants.
Pour de nombreux groupes familiaux et patrimoniaux d’Afrique centrale, souvent insérés dans des réseaux de pouvoir économiques et politiques transnationaux, cette exigence constitue une rupture culturelle profonde.
La bourse menace moins le contrôle capitalistique – (qui peut être sécurisé par des pactes d’actionnaires, des actions de catégories différentes ou des montages juridiques ) que le contrôle informationnel. Elle oblige à rendre public ce qui était privé, à expliquer ce qui pouvait jusque‑là être imposé.
BGFI illustre cette tension. Malgré la taille du groupe et son ancrage dans plusieurs pays de la CEMAC, l’ouverture du capital reste limitée à 10%, avec l’argument de « tester le marché » et de préserver la flexibilité stratégique des actionnaires historiques.
L’IPO envoie un signal de modernité financière, mais l’architecture de l’actionnariat demeure largement verrouillée, ce qui réduit la place des minoritaires dans la co‑gouvernance.
Renaprov n’a pas choisi l’ampleur de son ouverture, dictée par la contrainte prudentielle ; mais elle a choisi la manière de la structurer, en préservant un contrôle familial majoritaire et en cherchant à maximiser la valorisation d’entrée.
Dans les deux cas, les minoritaires sont bienvenus pour apporter des capitaux, mais restent marginalisés dans les centres de décision : un équilibre fragile à l’échelle d’un marché régional encore en construction.
Le gap avec l’UEMOA : une question de culture d’émetteurs
La comparaison avec la BRVM reste éclairante. La place ouest‑africaine compte aujourd’hui près de 48 valeurs pour une capitalisation dépassant 13 000 milliards FCFA, quand la BVMAC en affiche six pour moins de 500 milliards.
Cet écart ne s’explique pas seulement par la taille des économies : le PIB cumulé de la CEMAC est comparable à celui de l’UEMOA.
La différence tient surtout à la culture des émetteurs et à la place reconnue aux minoritaires. En Afrique de l’Ouest, plusieurs entreprises publiques et privées ont progressivement compris que la transparence boursière peut être transformée en atout compétitif : accès plus fluide au capital, meilleure visibilité régionale, discipline de gestion, crédibilité accrue auprès des bailleurs internationaux, mais aussi ancrage d’un actionnariat populaire et institutionnel qui participe (même modestement) aux décisions.
En Afrique centrale, la BVMAC peine encore à convaincre que la redevabilité envers les minoritaires et l’ouverture du capital ne sont pas une menace, mais une discipline qui crée de la valeur dans la durée pour l’ensemble de la zone.
Un cadre réglementaire en progrès, mais un paradigme à changer
Le cadre réglementaire, lui, évolue dans le bon sens. Le nouveau Règlement Général de la BVMAC, approuvé par la COSUMAF le 5 mars 2025 et adopté par le Conseil d’administration le 24 avril 2025, a abaissé les seuils d’introduction à 300 millions FCFA de capitalisation et 250 millions de chiffre d’affaires, ouvrant théoriquement la porte aux PME de tous les pays de la CEMAC.
L’avis n°022/2025/BVMAC/DG insiste sur l’objectif de sécuriser les transactions, élargir la base des émetteurs et améliorer la liquidité.
Par ailleurs, la BVMAC a rendu obligatoires les contrats de liquidité pour tous les émetteurs faisant appel public à l’épargne, afin de lutter contre la « léthargie » du marché. Les émetteurs doivent désormais consacrer une enveloppe financière et un stock de titres pour permettre aux sociétés de bourse d’animer la cotation et d’éviter des semaines sans échanges. Des incitations fiscales complètent ce dispositif, avec un régime d’IS et un traitement des plus‑values mobilières plus favorables pour les sociétés cotées de la région.
Mais ces mesures, bien que nécessaires, ne remplaceront pas un changement de paradigme. Tant que les entreprises continueront de considérer la bourse uniquement comme une source alternative de fonds propres ou comme une exigence réglementaire, la liquidité restera faible et la co‑gouvernance restera théorique, surtout pour les minoritaires.
La formation des émetteurs à la communication financière, à la gouvernance, à la gestion des attentes des investisseurs devient aussi cruciale, sinon plus, que la formation des épargnants.
Recommandations : faire de la bourse un contrat, pas une vitrine
Plusieurs leviers peuvent être actionnés pour passer d’une bourse vitrine à une bourse contrat, à l’échelle de toute la CEMAC.
Renforcer le contrôle des méthodologies de valorisation : imposer l’actualisation des comparables, la cohérence des scénarios de croissance avec l’historique, et la justification explicite des décotes ou primes appliquées, en particulier lorsque le contrôle reste concentré entre quelques mains.
Les analyses indépendantes, comme celle de Thierry Hongla sur Renaprov, doivent inspirer des pratiques systématiques de revue critique, pas rester des exceptions.
Structurer une véritable formation des émetteurs : intégrer dans les programmes d’accompagnement comme ESPro des modules dédiés à la culture de la transparence, à la gouvernance séparée, à la protection des minoritaires et à la communication financière régulière, et pas seulement à la technique comptable.
Encourager des flottants significatifs : au‑delà des seuils réglementaires minimaux, inciter les entreprises à viser 20–25% d’ouverture afin de créer une profondeur de marché compatible avec l’entrée d’investisseurs institutionnels, l’animation effective des contrats de liquidité et une présence réelle des minoritaires au capital.
Clarifier les critères de dérogation : la flexibilité accordée à BGFI (10% au lieu de 15%) crée un précédent qui doit être encadré et transparent. Les conditions d’octroi, de suivi et, le cas échéant, de retrait de ces dérogations doivent être rendues publiques pour préserver l’égalité de traitement entre émetteurs, la protection des minoritaires et la crédibilité régionale de la BVMAC.
Conclusion : au‑delà des fonds propres, la place des minoritaires
La BVMAC ne manque pas d’épargnants à éduquer. Elle manque surtout d’entreprises et d’actionnaires historiques prêts à se transformer : accepter de renforcer leurs fonds propres par le marché, rendre leurs titres réellement liquides à l’échelle de la CEMAC, et intégrer les actionnaires minoritaires comme des partenaires de co‑gouvernance plutôt que comme de simples pourvoyeurs de capitaux.
Tant que cette évidence ne sera pas intégrée, la Bourse des Valeurs Mobilières d’Afrique Centrale risque de rester ce qu’elle est encore trop souvent aujourd’hui : un club restreint, au service prioritaire des noyaux d’actionnaires historiques, où l’on vient, à 10% ou à 44%, montrer que l’on est conforme et recapitalisé, plutôt qu’un véritable marché régional où l’on accepte d’aller plus loin ensemble – en partageant l’information, le pouvoir et la création de valeur.





