En pleine saison de jeûne et de prière, la disparition du sel relève la température dans les cuisines du pays. Derrière cette recette amère, se dévoilent les ingrédients d’un marché assaisonné par la spéculation et la fragilité du pouvoir d’achat.

En pleine coïncidence du Ramadan et du Carême, le Cameroun découvre qu’un simple grain de sel peut cristalliser tensions sociales et soupçons économiques. Dans plusieurs marchés de la capitale et des régions septentrionales, le sachet autrefois vendu 100 FCFA s’échange désormais entre 200 et 300 FCFA. Une hausse brutale pour un produit considéré comme basique, presque invisible… jusqu’à ce qu’il disparaisse.
Au marché Mokolo, les clients arpentent les allées avec insistance. Les commerçants haussent les épaules, parfois gênés. La demande saisonnière, dopée par la préparation des repas de rupture du jeûne et des menus de Carême, explique en partie la tension. Mais pour de nombreux consommateurs, l’argument ne suffit pas. « Je fais le tour du marché depuis l’aube et je rentre presque les mains vides. Le sel était la chose la plus simple à acheter, aujourd’hui c’est devenu un casse-tête. On nous parle de pénurie, mais on voit bien que certains attendent pour vendre plus cher. Avec le Ramadan et le Carême, nos dépenses augmentent déjà. Si même le sel devient un luxe, comment tenir le mois sans sacrifier d’autres besoins essentiels pour nos familles ? » confie une ménagère, la voix lasse.
Sur les étals, les versions divergent. Certains détaillants parlent de retards de livraison. D’autres évoquent, à voix basse, des stocks conservés pour provoquer une hausse artificielle des prix. Officiellement, aucune rupture majeure n’a été annoncée par la Société Africaine de Sel, principal acteur du secteur. Pourtant, la défiance s’installe. « On nous accuse de spéculer, mais la réalité est plus compliquée. Les coûts de transport ont augmenté, les livraisons arrivent en retard et nous devons avancer l’argent avant d’être servis. Certains grossistes gardent peut-être des stocks, je ne peux pas le nier, mais tous ne jouent pas à ce jeu. Nous aussi subissons la pression des clients. Quand le prix grimpe en amont, nous n’avons souvent pas d’autre choix que de répercuter », explique un grossiste du marché Mfoundi.
Face à la grogne, les autorités assurent suivre la situation. Les textes nationaux prévoient un encadrement des prix des produits de première nécessité, mais sur le terrain, peu de consommateurs disent avoir constaté des contrôles visibles. « Nous suivons la situation de près. Des équipes sont déployées pour vérifier les stocks et contrôler l’évolution des prix sur le terrain. S’il s’avère qu’il y a rétention volontaire ou entente illicite, des sanctions seront prises conformément à la réglementation. Il faut toutefois éviter les conclusions hâtives : certaines tensions peuvent être liées à la logistique régionale. Notre priorité reste la protection du consommateur et la stabilité du marché », affirme un agent du ministère du Commerce.
Le paradoxe interroge : comment un pays côtier peut-il manquer de sel ? Membre de la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale, le Cameroun appartient à un espace censé favoriser la libre circulation des biens. En théorie, une tension locale devrait être compensée par des flux régionaux. En pratique, barrières non tarifaires, lenteurs douanières et coûts informels aux frontières freinent la fluidité des échanges.
Au-delà du condiment, l’épisode révèle une fragilité structurelle : dépendance à des circuits intermédiaires opaques, difficulté de traçabilité des stocks et réactivité limitée des mécanismes de régulation.
Dans les cuisines, on dose autrement, on plaisante pour alléger l’addition. Mais sous l’ironie affleure une vérité plus grave : lorsqu’un produit aussi élémentaire devient objet de spéculation, c’est la confiance dans le marché qui s’effrite. Le sel, discret compagnon des tables camerounaises, s’impose ainsi comme un baromètre inattendu d’un système économique sous tension.
Tom.





