Entre presses grinçantes, tirages ratés et trésorerie en berne, la structure vient de perdre un marché stratégique avec l’État. Mais derrière cette rupture, une refonte numérique et un partenariat public‑privé pourraient redonner au vieux papier son lustre, avant que le dernier bon à tirer ne se transforme en feuille blanche.

L’histoire commence comme une tragédie à la Shakespeare, mais se termine (peut‑être) en comédie techno‑industrielle : l’Imprimerie nationale du Cameroun, centenaire et fière institution chargée d’imprimer à peu près tout ce que l’État produit (des lois aux bulletins de salaire) vient de perdre l’un de ses contrats les plus récents et récurrents avec l’État. Un coup dur après des années de souffles courts et de machines d’un autre âge, dont l’un des derniers épisodes vient de se greffer à l’actualité.
Pour comprendre l’ampleur de la débâcle, il faut remonter un peu le fil : Depuis plusieurs années, les dirigeants de l’Imprimerie nationale multipliaient les efforts pour maintenir à flot cette vénérable institution. Mais les dialogues de couloir évoquent davantage des extincteurs poussiéreux que des souffleuses à billets. Entre machines obsolètes, trésorerie serrée et personnel parfois payé avec un calendrier plutôt qu’un calendrier fiscal, l’entreprise publique s’est souvent retrouvée dépassée par ses commandes et ses propres ambitions. Le résultat ? Des pertes financières récurrentes, des marchés publics « oubliés » sur les rayons. Et dramatique bonus : la perte d’un contrat jugé stratégique avec l’État, faute de répondre aux attentes de performance et de livraison. Autant dire que les presses n’ont pas seulement tourné au ralenti : elles ont fini par grincer sévèrement.
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Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Dans une salle climatisée de Yaoundé, le 28 novembre 2025, on ambitionnait de tourner la page du « désordre cartonné » vers une nouvelle ère numérique. Le ministre de la Communication, René Emmanuel Sadi, avait alors présidé la cérémonie de signature d’un contrat de partenariat public‑privé de 20 ans entre l’État camerounais et Impact Palmarès R&D SAS, une entreprise ivoirienne spécialisée dans la modernisation des systèmes d’impression et de sécurisation des documents. Ce contrat, dont le montant n’a pas été rendu public, ne s’est pas contenté de promettre une cure de jouvence à l’Imprimerie nationale : il envisageait une métamorphose complète.
Sur les premières années, Impact Palmarès devrait installer de nouveaux équipements et infrastructures. Pendant les années suivantes, piloter l’exploitation et la maintenance est un peu comme envoyer un mécano‑ingénieur high‑tech remplacer les pistons d’une vieille relique au bord de la retraite. Sous anonymat, un responsable au ministère de la Communication confie à demi‑mot que l’objectif est clair : « passer d’un modèle historique de production à un modèle 2.0, où les imprimés officiels ne se comptent plus en poussière de papier mais en bits sécurisés ». Formellement, l’enjeu était aussi de regagner la confiance d’un État devenu exigeant, à la fois sur la qualité et la rapidité de production.
Pour les employés de l’Imprimerie nationale, l’ambiance est contrastée. Certains, nostalgiques, parlent de « l’époque où l’encre courait plus vite que l’administration », tandis que d’autres accueillent la transformation comme une porte de sortie d’un cercle vicieux de retards et de contrats perdus. Un syndicaliste, sous couvert d’anonymat, confie : « Nous voulons certes des presses neuves, mais pas au prix de voir nos métiers remplacés par des écrans. » Les tensions sociales ne sont donc pas encore imprimées… mais elles se pressent. Car cette mutation s’opère au cœur d’un secteur public déjà en pleine réforme. Le décret de réorganisation de l’Imprimerie nationale signé en 2023 visait à lui donner un statut plus adapté à ses missions, mais les performances commerciales et techniques restaient en dessous des attentes.
Alors, que retenir de cette saga ? D’abord, que perdre un contrat peut parfois être le signal d’un renouveau plutôt que la fin d’une histoire. Ensuite, que même une institution emblématique peut trébucher si elle néglige d’embrasser l’innovation. Enfin, le Cameroun est en train de passer d’une imprimerie qui ronronne à une machine qui, espérons‑le, cliquettera et scintillera dans le monde numérique. Reste à voir si, demain, on imprimera encore des pages ou des pixels… avec la même passion que jadis.
Jean-René Meva’a Amougou





