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Tissage de pouvoir : le pagne du 8 mars pris en fil par des leaders communautaires

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Le "pagne..."

Ici et là, cette étoffe ne colore plus seulement la Journée internationale de la femme. De plus en plus, elle se retrouve au centre de petits calculs, soulignant que dans diverses communautés la solidarité n’est plus gratuite.

Le « pagne… »

« On contribue ; on achète des ballots de pagnes pour rester visibles, sinon on est oublié. Ici à Mbaré-Soumtoum (département du Moungo, région du Littoral, NDLR), passer à côté du pagne, même symboliquement, équivaut à se mettre à l’écart du cercle des personnes en vue », confie Marie-Louise Ekoua, haut fonctionnaire et leader d’une association peuplée de 430 femmes. Loin, dans un hameau niché sur l’axe Yaoundé-Mfou, une femme politique note avec ironie : « Le pagne permet de renforcer les liens, mais aussi de mesurer l’influence de chacune d’entre-nous au sein du parti ».

Situation
Dans plusieurs villages, le traditionnel pagne du 8 mars n’est plus seulement un symbole de la Journée internationale des droits des femmes. Il est devenu un instrument de pouvoir, un objet que certaines femmes leaders communautaires semblent avoir pris en otage pour asseoir leur influence et consolider leur réputation. Dans des cercles de réflexion féminins, l’on affirme que la préparation de « la fête des femmes » ne se résume plus à la distribution désintéressée d’un tissu coloré. « C’est une véritable stratégie de contrôle social », signale Tatiana Nancy Kouoh. Lors d’une conférence qu’elle a animée le 24 février dernier à Yaoundé, la secrétaire exécutive du Think Thank « Éducation au féminin pluriel » a décrit les techniques employées par quelques leaders communautaires. « Passer d’énormes commandes à l’avance au prix de gros, fixer des contributions symboliques (2 500 FCFA par tête) et sélectionner la distribution du pagne selon l’importance sociale des bénéficiaires. Tout est planifié pour que chacun ressente la pression sociale de participer », jure Tatiana Nancy Kouoh.

À l’en croire, certaines leaders créent artificiellement une pénurie pour stimuler la participation. « Il y en a qui savent ménager la surprise et l’exclusivité : distribuer certains pagnes à la dernière minute pour que chacun se précipite et contribue rapidement, transformant la tradition en véritable théâtre social où l’anticipation et la manipulation douce créent un suspense palpable et amusant. Cela se passe surtout dans les zones fortement enclavées. Il est formellement interdit aux commerçants téméraires de fouler le sol de ces villages pour y vendre le pagne. Ces femmes leaders battent campagne pour se faire attendre. Et puis, à cinq ou quatre jours du 8 mars, elle débarquent escortées de micros et caméras pour mieux exhiber leurs tuniques de messie ».

Dans certains coins du pays, apprend-on, d’autres font circuler des listes de « contributeurs reconnus », laissant entendre que les villageoises qui ne participent pas risquent d’être invisibles lors de la fête, ou ignorées dans les interactions sociales ultérieures. Pour Gloria Bissa, membre de « Éducation au féminin pluriel », « le pagne est devenu un instrument de pression douce. Certaines utilisent la Journée des femmes pour rappeler subtilement qui commande et qui suit. C’est presque un jeu de pouvoir ». Elle explique que certaines distribuent les pagnes par ordre d’influence, d’autres encouragent les dons en promettant des avantages symboliques, comme des places privilégiées ou des invitations aux cérémonies du 8 mars. « Certaines leaders vont jusqu’à jouer sur la compétition entre familles ou voisines, suggérant subtilement que celles qui contribuent moins sont moins estimées.

La complicité des villageois renforce ces stratégies. « On paye, on se moque un peu, mais on donne… sinon, on n’a droit à rien ! », confie une jeune femme résidant à Nkongoa (Mfou). Les donations deviennent alors un indicateur de loyauté et d’intégration sociale. « Dans ces conditions, ces stratégies transforment le pagne en véritable monnaie d’échange sociale : il mesure l’influence, renforce la réputation et, pour celles qui ont perdu un peu de pouvoir politique, assure une visibilité renouvelée. La fête n’est plus seulement un moment festif, elle est devenue une épreuve sociale où chacun calcule, négocie et observe les réactions des autres pour ne pas perdre la face, tout en respectant les règles implicites imposées par les leaders. La Journée des femmes n’est donc plus uniquement une célébration : c’est un théâtre social où la distribution du pagne devient un art de manipulation douce, où rires, chuchotements et calculs stratégiques se mêlent pour rappeler à tous que la solidarité a désormais un prix… et que le contrôle social passe aussi par un simple morceau de tissu, qui devient plus puissant qu’il n’y paraît dans la vie quotidienne et la hiérarchie invisible au sein des communautés ».

Jean-René Meva’a Amougou

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