Home ENTREPRISE Dr Moussa Bra Mahamat : «les commanditaires ne viennent pas physiquement, mais...

Dr Moussa Bra Mahamat : «les commanditaires ne viennent pas physiquement, mais leurs instructions tuent et vident les parcs»

188
0

Selon l’écologue tchadien, professeur associé au Centre africain du climat et de la biodiversité, les « permis de chasse » sont signés très loin de la sous- région.

Dr Mahamat, vous avez étudié les forêts et savanes de la CEMAC depuis des années. Quelle est la menace la plus pressante pour la faune aujourd’hui ?
La menace n’est plus seulement locale. Les populations d’éléphants, de gorilles ou de girafes ne sont plus décimées par des besoins de subsistance, mais par des commandes planifiées provenant de l’étranger. Ces réseaux internationaux déterminent quelles espèces seront abattues et où, transformant nos parcs en zones de chasse organisée. C’est un problème qui dépasse les frontières et la simple conservation. Il ne s’agit plus seulement de chasse pour la subsistance, mais de réseaux internationaux qui passent des commandes d’extermination ciblées, visant éléphants, girafes, pangolins et autres espèces emblématiques. Chaque pays subit des pressions spécifiques, selon la taille des aires protégées, la densité de la faune et la porosité des frontières. Les commanditaires ne viennent pas physiquement, mais leurs instructions tuent et vident les parcs.

Comment ces réseaux parviennent-ils à opérer dans des pays pourtant protégés par des parcs nationaux ?

Les parcs sont souvent isolés et difficiles d’accès, ce qui crée une illusion de sécurité. Les braconniers exploitent les points faibles : zones peu surveillées, terrains difficiles à patrouiller et infrastructures limitées. Au fil du temps, ils établissent des routes clandestines, utilisent des véhicules et parfois des hélicoptères pour transporter les carcasses ou produits dérivés. La technologie devient leur alliée dans l’ombre.

Peut-on envisager que la demande internationale soit le point faible de ces réseaux ?

Oui. Tant que la demande pour l’ivoire, les trophées ou les produits dérivés existe, les réseaux prospèrent. Les campagnes de sensibilisation et les contrôles à l’exportation sont essentiels. Sans réduction de cette demande, nos efforts sur le terrain resteront partiels.

Peut-on parler d’un impact sur les écosystèmes eux-mêmes ?

Absolument. Chaque éléphant ou gorille abattu modifie l’équilibre de son habitat. Les éléphants, par exemple, façonnent la savane et dispersent les graines. Leur disparition entraîne la densification de certaines forêts et l’appauvrissement d’autres. Les prédateurs et herbivores subissent un déséquilibre. La perte de même quelques individus a un effet domino sur l’ensemble de l’écosystème.

Les gouvernements de la CEMAC font-ils assez pour contrer ce phénomène ?

Des efforts existent, mais ils sont souvent fragmentaires. Chaque État agit selon ses moyens : patrouilles renforcées, drones de surveillance, formations de rangers, mais la coordination régionale reste faible. Tous les pays de la CEMAC disposent de lois strictes sur la protection de la faune. Les peines pour braconnage ou trafic peuvent aller jusqu’à 20 ans de prison. Cependant, la mise en œuvre est souvent entravée par le manque de moyens, la corruption et la complexité des réseaux internationaux. Les commanditaires profitent de la lenteur judiciaire et de la faiblesse de l’inspection pour continuer leur commerce meurtrier. Tant que ces actions ne sont pas harmonisées, les réseaux trouvent des failles. La vraie bataille est transfrontalière et nécessite une stratégie régionale intégrée.

Quelles innovations pourraient aider à inverser cette tendance ?

L’utilisation combinée de technologies de suivi en temps réel, capteurs automatiques et intelligence artificielle peut détecter les déplacements suspects. Mais cela ne suffit pas : il faut impliquer les communautés locales et transformer leur rôle de spectateurs en acteurs de la conservation. Le développement de l’écotourisme durable peut créer un intérêt économique direct à protéger la faune.

Quel message adresseriez-vous à la population et aux décideurs ?

La faune de la CEMAC est un patrimoine mondial. Chaque éléphant, chaque gorille, chaque girafe est irremplaçable. Les communautés locales, les gouvernements et la communauté internationale doivent agir ensemble. La survie de ces espèces dépend de la combinaison d’une vigilance constante, de moyens innovants et de la volonté politique. Si nous tardons, ce sont des siècles de biodiversité qui pourraient disparaître en quelques décennies.

Voyez-vous encore de l’espoir pour la faune de la région ?

Oui, mais il est fragile. Les populations peuvent se stabiliser si nous réorganisons nos stratégies, si la coordination régionale s’intensifie et si les communautés locales deviennent de véritables gardiennes de la faune. Il reste du temps, mais il faut agir maintenant, car chaque année perdue est une année où la vie sauvage disparaît. La protection de la faune dans la CEMAC n’est pas un problème local, mais global. Les réseaux criminels existent uniquement grâce à la demande internationale. Si les États consommateurs n’agissent pas, des siècles de biodiversité pourraient disparaître en quelques années. La survie des éléphants, gorilles, girafes et pangolins dépend de la coopération globale et de la vigilance locale.

Propos rassemblés par
Ongoung Zong Bella

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here