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Entre Copenhague et Oslo… Malabo peut attendre

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Baltasar Engonga Edjo'o, le président de la Commission de la Cemac

Alors qu’il a l’obligation de se présenter devant le Parlement communautaire dans la capitale équato-guinéenne, le président de la Commission de la Cemac navigue au loin.

Baltasar Engonga Edjo’o, le président de la Commission de la Cemac

Quelques jours seulement après la suspension provisoire de ses activités, l’actualité de la Cemac se réduit à un fait saillant : l’absence du président de la Commission devant le Parlement communautaire. Baltasar Engonga Edjo’o, a appris Intégration, a pris l’air européen, volant vers Copenhague et Oslo. Selon nos sources, la mission concernait essentiellement la signature d’une convention liée à la BDEAC, « une activité pour laquelle la présence du président de la Commission n’était pas jugée indispensable ».

Et pourtant…
La séance plénière du 16 février 2026, consacrée au rapport d’activité, était un rendez-vous statutaire majeur, prévu par l’article 16 de la convention régissant le Parlement communautaire. Le président de la Commission est tenu de présenter « le rapport général sur le fonctionnement et l’évolution de la Communauté », exercice hautement symbolique, censé illustrer la redevabilité de l’organe exécutif. Il s’agissait d’un moment solennel où chaque mot compte, chaque absence se remarque, chaque siège vide prend une valeur politique.

« Mais au lieu de se tenir devant les députés pour éclairer les zones d’ombre et expliquer la paralysie institutionnelle, il s’offre un périple lointain dans les capitales danoise et norvégienne. Le tout étrangement orné d’une régie d’avance de 50 millions FCFA, en plus des frais de mission habituels, et d’une escorte digne d’un roman de cape et d’épée : son épouse, le directeur des affaires juridiques (surnommée en coulisse l’« intelligence artificielle » du président) et le directeur du protocole », s’étrangle un fonctionnaire de la Cemac. Le tout ressemble plus à une sortie diplomatique en costume de gala qu’à un devoir statutaire envers le Parlement communautaire.

Des voix critiques s’élèvent : certaines dénoncent un geste de défiance envers l’assemblée, d’autres parlent d’une indifférence à peine voilée aux institutions communautaires. Le siège vide devient métaphore d’un pouvoir absent, et l’écho des couloirs résonne comme un avertissement muet. Entre murmures et messages codés, les députés commentent l’absence comme si chaque chaise vide hurlait :

« Où est la redevabilité ? ».
Les conséquences ne sont pas que symboliques. Selon l’article 18, les députés ont le droit de voter une motion de censure ou de saisir la Conférence des chefs d’État. En omettant de se présenter, le président Engonga Edjo’o place sa gouvernance sur la sellette, tandis que le Parlement s’interroge : simple oubli, mauvaise gestion d’agenda, ou signe d’une crise de leadership plus profonde ? Les spéculations vont bon train, entre diplomatie, protocoles et inquiétudes sur la crédibilité de l’organe exécutif.

La question devient pressante  : dans une institution où la visibilité et la responsabilité symbolique sont essentielles, l’absence du président transforme un devoir statutaire en anecdote internationale. Loin de Malabo, entre Copenhague et Oslo, le président semble faire le choix du voyage au détriment du contrôle interne. Le Parlement, lui, doit décider s’il s’agit d’un incident isolé ou d’un signal révélateur d’une gouvernance déconnectée, où l’absence physique devient le miroir d’une autorité vacillante.

Dans ce contexte, le siège vide n’est pas seulement un espace inoccupé : il est le reflet d’une tension institutionnelle, d’un équilibre fragile entre protocole, devoir et crédibilité. Les jours à venir détermineront si cette escapade européenne restera une anecdote diplomatique ou un symptôme d’un leadership en crise, rappelant à tous que dans la Cemac, la symbolique des gestes compte autant que les conventions signées.

Jean-René Meva’a Amougou

La maison brûle…

La suspension provisoire des activités de la Cemac a eu l’effet d’un réveil brutal : comme un réveil matin qui sonne un lundi, mais que tout le monde avait choisi d’ignorer depuis des années. Officiellement, on évoque des contraintes budgétaires et le non-paiement de la TCI. Officieusement, chacun sait que la maison brûlait déjà… et que certains discutaient encore de la couleur du seau.

Certes, les États retardataires offrent un alibi commode. Blâmer les arriérés de contributions revient à expliquer une fuite d’eau par la pluie : ce n’est pas faux, mais cela ne dispense pas de vérifier la toiture. Car une organisation régionale se juge autant à sa discipline interne qu’à la générosité de ses membres. Dans les couloirs, on parle surtout d’une institution qui s’est peu à peu installée dans le confort trompeur des habitudes, comme si l’intégration régionale pouvait prospérer à l’ombre des rapports bien reliés. Et lorsque les critiques évoquent gabegie et lenteurs, le regard nuancé s’invite de lui-même au cœur du débat.

Il est temps d’appeler les choses par leur nom. Il ne s’agit pas de chercher un coupable unique, mais d’exiger une clarification. La crédibilité d’une communauté se mesure à sa capacité à se réformer quand le doute s’installe. Sans sursaut de gouvernance, la suspension risque de n’être qu’un symptôme de plus, et non le début du traitement. La crédibilité d’une communauté ne se décrète pas dans les discours ; elle se construit dans la rigueur, la transparence et le courage de corriger les dérives. Sans inflexion claire de la gouvernance, la suspension risque de devenir un symbole durable, celui d’une ambition freinée par ses propres imprudences.

Au fond, la vraie question n’est pas de savoir pourquoi la Cemac s’arrête, mais combien de temps encore elle acceptera de tourner au ralenti en espérant que personne ne regarde le compteur.

Retour de la Commission à Bangui : Sédiments kafkaïens dans un théâtre administratif

Au départ, l’installation de toute l’équipe dans la capitale centrafricaine devait incarner la stabilité et la relance institutionnelle. Aujourd’hui, elle cristallise absurde et interrogations.

En mars 2023, la Conférence des chefs d’État de la Cemac décidait du retour de la Commission à son siège statutaire de Bangui. Une décision qui devait symboliser la stabilité et la relance institutionnelle. À ce jour, ce retour est devenu un véritable feuilleton, mêlant dérives financières, dysfonctionnements administratifs et interrogations sur la gouvernance. Selon plusieurs sources internes, l’organisation du retour a mobilisé plus de 800 millions FCFA au titre des frais d’installation des fonctionnaires, avec des montants individuels compris entre 8 et 10 millions FCFA. Le hic ? Nombre de ces agents n’ont jamais mis les pieds à Bangui. Le coordinateur du projet PRAFI, Mohamadou Lamine Djika, aurait perçu 10 150 000 FCFA tout en restant tranquillement à Malabo. Plus largement, la chaîne financière (comptables, contrôleurs, directeurs administratifs et financiers) semble s’être partagé les indemnités, tandis que le contrôle interne brillait par son absence.

Sur les quatre commissaires que compte l’institution, seuls trois sont installés à Bangui. Le Gabonais Nicolas Beyeme Nguema, chargé du département des politiques économiques et monétaires, continue de travailler depuis Malabo, justifiant son absence par des liens familiaux et des proximités présidentielles. Même le cabinet du président est resté dans la capitale équato-guinéenne, malgré les frais d’installation censés financer leur transfert. Résultat : une Commission à deux vitesses, à cheval entre Bangui et Malabo, pour un retour qui ressemble davantage à un retour théorique qu’à une réalité tangible.

Les déplacements répétés du président Balthazar Engonga Edzo entre les deux capitales alimentent également les critiques. Comptabilisés comme missions officielles, ces voyages rapporteraient à minima un million FCFA par jour. « Depuis juin 2023, le président cumulerait plus de 500 jours de mission, un record qui ferait pâlir n’importe quel marathonien budgétaire. Pendant ce temps, celle-ci diffuse des notes annonçant la cessation de certaines activités faute de trésorerie. Visiblement, les billets sont partis en mission avant le personnel », ironise un cadre de la Commission. Un autre pointe du doigt le pilotage de l’institution : « depuis la prise de fonctions, aucune réunion formelle de cabinet n’a été organisée, et plusieurs responsables n’ont jamais été réunis collectivement par le président ».

Face à cette combinaison de frais d’installation jugés indus et de missions jugées excessivement coûteuses, plusieurs voix au sein de l’institution commencent à se faire entendre plus fermement. Des fonctionnaires et observateurs internes réclament désormais un audit à mi-mandat, une mesure qu’ils estiment indispensable pour faire la lumière sur la gestion financière et administrative de la Commission. Selon eux, la situation actuelle dépasse largement le cadre de simples maladresses : elle révèle ce qu’ils qualifient d’une véritable crise de gouvernance, où le cumul de décisions opaques et de dépenses somptuaires menace la crédibilité de l’institution.

Certains dénoncent une absence totale de contrôle sur les indemnités versées aux fonctionnaires et sur les missions présidentielles : des sommes colossales seraient distribuées sans vérification effective, tandis que les activités essentielles de la Commission se trouvent paralysées par un manque de ressources.

Dans ce contexte, l’audit à mi-mandat est présenté comme un outil de transparence et de rééquilibrage, capable d’identifier les dysfonctionnements et de proposer des mesures correctives. Les partisans de cette initiative soulignent que l’enjeu dépasse la seule question financière : il s’agit de restaurer la confiance entre la direction de la Commission, ses fonctionnaires et les États membres, et de démontrer que le retour à Bangui n’est pas seulement symbolique mais véritablement opérationnel.

Jean René Meva’a Amougou

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