Ils naissent ici, étudient là-bas, travaillent encore ailleurs. Entre Cameroun, Tchad et Nigeria, des milliers de jeunes grandissent avec des identités multiples mais sans protection claire. Pour les jeunesses transfrontalières, la citoyenneté se vit au quotidien comme une ligne de fracture plutôt que comme un droit garanti.

À Kousséri, Fotokol, Kolofata ou Amchidé, la frontière n’est pas une barrière: c’est une habitude. «Mon père est né au Tchad, ma mère au Cameroun, j’ai étudié au Nigeria», raconte Mahamat, 33 ans, Kanuri. « Quand tout va bien, on dit que nous sommes des peuples frères. Quand il y a un problème, on devient des étrangers», souligne-t-il. Cette citoyenneté à géométrie variable façonne la vie des jeunes Kanuri, et Mbororo. Ils parlent plusieurs langues, maîtrisent plusieurs codes, mais peinent à se faire reconnaître un statut clair. Résultat: une jeunesse mobile, adaptable, mais structurellement vulnérable.
Dans ces espaces frontaliers, l’administration suit rarement les trajectoires réelles. Les papiers manquent, les adresses changent, les parcours scolaires se fragmentent. «À chaque concours, on me demande de prouver d’où je viens», confie Awa, 23 ans, Kanuri. «Je viens d’ici et d’ailleurs. Mais sur le formulaire, il faut choisir». Choisir, c’est souvent perdre. Sans documents complets, l’accès à l’emploi, aux bourses, aux programmes de jeunesse devient aléatoire. Les contrôles de sécurité, fréquents dans les zones sensibles, transforment la mobilité en suspicion permanente. «On nous demande toujours: tu es d’où, vraiment? », lâche Ibrahim, 26 ans, Mbororo.
Identités multiples, droits fragmentés
Loin d’être une faiblesse, la pluralité identitaire est une richesse culturelle. Mais elle devient un handicap lorsque les États n’harmonisent ni leurs politiques de jeunesse ni leurs dispositifs de protection. Les jeunes Mbororo, pasteurs transhumants, en font l’expérience quotidienne: accès irrégulier à l’école, soins de santé discontinus, reconnaissance administrative incertaine. Dans ce vide, la solidarité communautaire prend le relais. Réseaux familiaux, chefferies traditionnelles, associations transfrontalières organisent l’entraide. «Si tu tombes malade de l’autre côté, c’est la communauté qui te sauve», explique un leader associatif à Banki. Ces mécanismes amortissent les chocs, sans toutefois apporter la sécurité juridique
Sécurité sans protection
Ironie cruelle: ces jeunesses vivent au cœur des stratégies sécuritaires régionales sans en être les bénéficiaires. Les frontières se militarisent, les contrôles se multiplient, mais la protection juridique ne suit pas. «On nous voit comme des risques, rarement comme des citoyens », déplore Awa. Cette perception alimente la défiance. Après la présidentielle du 12 octobre 2025, les réseaux sociaux ont servi d’exutoire. Des jeunes ont dénoncé l’invisibilisation de leurs réalités, l’absence de politiques adaptées, la réduction de leur mobilité à la moindre menace. La parole a circulé vite, puis s’est heurtée au silence institutionnel.
Ces jeunes ne réclament pas des passe-droits. Ils demandent la cohérence dans un milieu fortement sous-scolarisé: reconnaissance des parcours transfrontaliers, accès harmonisé à l’éducation et à l’emploi, documents adaptés à des vies mobiles. «Nous sommes Camerounais, Tchadiens, Nigérians par l’histoire», résume Awa. «Mais nous voulons être protégés quelque part».
Tom





