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Lampadaires solaires : un gré à gré coûte 21,4 milliards de questions

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Des lampadaires solaires inopérants dans un quartier de Yaoundé

Avec 21,4 milliards FCFA pour 21 500 lampadaires, le projet censé illuminer les villes camerounaises éclaire surtout un débat national sur le prix, la transparence et la gouvernance des marchés publics. Entre promesse de sécurité et soupçons de flou budgétaire, la lumière est bien allumée dans les rues, mais reste attendue dans les chiffres.

Des lampadaires solaires inopérants dans un quartier de Yaoundé

À Yaoundé, les lampadaires solaires ne servent plus seulement à éclairer les rues. Ils éclairent désormais les débats. Le chiffre circule dans les conversations comme un mot de passe national : 21,4 milliards FCFA pour 21 500 lampadaires, soit près d’un million l’unité. Un montant qui fait lever les sourcils, sortir les calculettes et alimenter les discussions, des amphithéâtres universitaires aux marchés populaires.
Aux abords de l’université de Yaoundé I, sous les arbres du campus, le sujet s’invite entre deux cours. Armand Tamo, étudiant en master de finances publiques, pose le débat calmement : « 995 000 FCFA pour un lampadaire solaire, c’est un vrai cas d’école. On ne conteste pas l’utilité du projet, mais on aurait aimé voir une ventilation claire des coûts. » Autour de lui, les avis se croisent, les téléphones s’ouvrent, les chiffres circulent plus vite que les rumeurs.

Libaa Mireille, étudiante en génie électrique, apporte une nuance technique : « Un lampadaire solaire, ce n’est pas juste un panneau sur un poteau. Il y a la batterie, le système électronique, l’installation, parfois la maintenance. Le problème, c’est que tout ça n’est pas expliqué au public. » Dans ce flou, la curiosité devient suspicion, et l’interrogation se transforme en polémique.

Au marché central, le débat prend une autre couleur. Essengué Marie, commerçante, regarde la rue éclairée : « Quand il y a la lumière, on travaille mieux, on se sent plus en sécurité. Ça, c’est réel. Mais il faut aussi que l’État explique comment il fixe les prix. » Ici, la lumière n’est pas un concept, c’est une question de travail quotidien et de sécurité concrète.

Sur l’axe Ngoa-Ekellé–Briqueterie, Jean Doua, conducteur de moto-taxi, s’arrête sous un lampadaire flambant neuf. Il lève la tête, l’observe quelques secondes, puis lâche en souriant : « Ça éclaire bien, ça oui. Mais si ça tombe en panne dans deux ans, on fait comment ? On appelle le soleil ou le ministère ? » Derrière la blague, une vraie préoccupation : la durabilité.

Au cœur du débat, la procédure de gré à gré, pourtant prévue par la réglementation camerounaise, cristallise les tensions. Pour Saboua Emmanuel, juriste en commande publique, le principe est clair : « Le gré à gré n’est pas illégal en soi, mais il doit rester exceptionnel et solidement justifié. Dans des projets de cette ampleur, la transparence est essentielle pour rassurer l’opinion. »

Pour l’observateur politique Saidou Adams, le problème est surtout symbolique : « Ce dossier révèle une crise de confiance. Même sans preuve de surfacturation, le manque d’informations alimente les soupçons. Une communication plus pédagogique aurait sans doute désamorcé une partie de la polémique. »

Les experts techniques appellent à la prudence. Adrien Noufeussié, ingénieur en énergie, rappelle que « le coût dépend fortement de la qualité des batteries, de la durée de vie annoncée et des conditions d’installation sur l’ensemble du territoire ». Mais dans l’espace public, l’expertise pèse moins que l’émotion, surtout quand les chiffres restent invisibles.

Dans les quartiers populaires, l’humour devient un langage politique. « À ce prix-là, le lampadaire devrait aussi boucher les nids-de-poule », lance Eyenga Estelle, avant d’ajouter plus sérieusement : « Les populations veulent le développement, mais aussi le respect et la clarté. »

Face à la controverse, la société civile réclame des gestes simples : publication du contrat, audit indépendant, calendrier précis, mécanismes clairs de maintenance. « La transparence ne fragilise pas l’État, elle le renforce », résume un militant anticorruption.

Quand la nuit tombe sur Yaoundé, les lampadaires brillent, les rues gagnent en visibilité, les trottoirs en sécurité. Mais dans les discussions, une autre lumière reste attendue : celle des chiffres, des explications et de la confiance. Car au Cameroun, l’éclairage public ne sert pas seulement à voir la route. Il sert aussi, désormais, à éclairer la gouvernance. Et ça, même l’énergie solaire ne peut pas encore le produire toute seule.

Tom

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