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Tokna Massana : vitrine d’une recomposition des Massa

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Danseurs de Guruna au Festival Tokna Massana

Festival transfrontalier par excellence, le Tokna Massana dépasse le simple folklore. Entre affirmation identitaire, usages politiques et nouvelles logiques économiques, ce rendez-vous culturel des Massa du Cameroun et du Tchad révèle les recompositions profondes d’une communauté qui se pense désormais à l’échelle de l’histoire, du territoire et du monde.

Danseurs de Guruna au Festival Tokna Massana

Chaque année, sur les rives du Logone, le Tokna Massana réunit les Massa du Cameroun et du Tchad dans une communion rare. Ici, les frontières héritées de la colonisation s’effacent au profit d’une identité partagée, vécue et revendiquée. « Les Massa se sentent comme un seul homme », résument les anciens. Le festival s’impose ainsi comme un espace de retrouvailles, de reconnaissance mutuelle et de célébration d’un héritage commun.

Au-delà de son aspect festif, Tokna Massana est d’abord un retour aux sources. Danses traditionnelles ( demelena, difna, tina, magana, léléna ), danses initiatiques, lutte traditionnelle, arts culinaires : tout concourt à la mise en scène d’une culture vivante, transmise de génération en génération. Loin d’un folklore figé, le festival valorise des pratiques sociales et symboliques qui structurent encore le quotidien massa.

Cette dynamique culturelle s’inscrit dans une réflexion plus ancienne portée par certains aînés, soucieux de préserver et de rendre visible l’identité massa. Dès 2003, avec l’organisation du premier festival des arts et de la culture massa, des figures comme Mounouna Foutsou, alors premier coordinateur de l’événement, ont posé les bases d’un projet culturel transfrontalier ambitieux : rassembler, transmettre et projeter la culture massa dans l’espace public national et international.

Aujourd’hui, le Tokna Massana est devenu une tribune de pérennisation du patrimoine matériel et immatériel du peuple massa. Il est ce « lieu du donner et du recevoir », où la communauté s’ouvre au monde tout en se racontant à elle-même. Pour la jeunesse, le message est clair : savoir d’où l’on vient pour mieux savoir où l’on va. Dans un contexte de mondialisation accélérée et de fragilisation des repères culturels, le festival agit comme un rappel identitaire puissant.

Mais la culture n’est jamais neutre. La politique aime côtoyer la culture, dit-on souvent, parce qu’elle mobilise, rassemble et légitime. Le Tokna Massana n’échappe pas à cette réalité. L’inscription du Guruna au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO a renforcé la visibilité internationale du peuple massa, tout en conférant aux danses et chants traditionnels un statut patrimonial reconnu. Cette reconnaissance nourrit à la fois la fierté communautaire et l’intérêt des acteurs politiques, conscients du potentiel mobilisateur de la culture.

Par ailleurs, le festival a ouvert la voie à une économie culturelle locale. Les communautés ont compris que les objets d’art qu’elles fabriquent – masques, instruments, parures – ont une valeur marchande. Pendant le Tokna Massana, ces objets s’échangent, se vendent, circulent. La culture devient ainsi ressource économique, au risque parfois de la marchandisation identitaire, mais aussi avec la promesse d’une autonomisation des acteurs locaux.

Enfin, le Tokna Massana a contribué à transformer les relations entre les Massa des deux pays. Le sentiment de fraternité s’est renforcé, au point d’influencer les États eux-mêmes. La construction du pont sur le Logone, longtemps attendue, a trouvé un écho favorable dans cette dynamique culturelle transfrontalière, preuve que la culture peut précéder et inspirer l’action politique.

Le Tokna Massana apparaît ainsi comme bien plus qu’un festival : un pont culturel, un espace de négociation identitaire et un laboratoire où se croisent mémoire, pouvoir et économie. Une démonstration éclatante que, chez les Massa, la culture n’est pas un vestige du passé, mais une force agissante du présent.

Tom

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